AIMÉ BONPLAND: LES PASSAGES D’UN HOMME LIBRE, por Eric Courthès

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AIMÉ BONPLAND:
LES PASSAGES D’UN HOMME LIBRE
Eric Courthès
eroxa_courthes@hotmail.com
Paris IV La Sorbonne CRIMIC SAL

IHEAL, Institut Français, CD Bicentenaire des Indépendances, septembre 2011

“Et telle est l’histoire de Bonpland, il classifia de nombreuses plantes du continent américain mais il vivait à l’intérieur de Nounou. Oh Nounou. Celle de la lune sur les genoux, celle aux multiples poitrines d’amour, celle aux planètes éteintes comme “la rue du chat-qui-pêche », celle qui volait en ouvrant sa moitié pour le français qui l’aimait tel un jardin. Oh Nounou. Telle la nuit, Nunu Nunu. » Juan Gelman, Anunciaciones y otras Fábulas, “El botánico”

Portrait d’Aimé Bonpland âgé, fourni par Carlos Bonpland

I) Résumé
Depuis la célèbre Expédition de l’Orénoque et de l’Amazone, au début du XIX siècle, jusqu’à la mort -et même au delà- de notre Personnage, à Paso de Los Libres -littéralement Passage des Hommes Libres – dans la Province de Corrientes, le 11 mai 1858, je m’attacherai à démontrer dans cet exposé qu’Aimé-Jacques-Alexandre Goujaud, dit Bonpland, né à La Rochelle, le 29 août 1773, fut un « Franchisseur » de tous les Espaces : physiques, scientifiques, politiques et même historiques, où il lui fut donné d’évoluer.
Le plan suivi sera non pas chronologique -comme semble l’indiquer ce résumé- mais conceptuel. Nous évoquerons tout d’abord l’aspect transfrontalier d’Aimé Bonpland, qui peut être considéré en ce sens, comme un Précurseur de l’Intégration Régionale dans le Cône-Sud.
Puis, nous nous attacherons à démontrer, que ces différents franchissements n’étaient pas que géographiques : des montagnes, des forêts ou des rivières, d’incertaines frontières à l’époque, mais aussi que de par ses connaissances d’Encyclopédiste et celles recueillies sur place de façon empirique, Aimé Bonpland était totalement transdisciplinaire, passant allégrement de la médecine à la botanique, à la géologie, à l’ethnographie, voire à la linguistique, tout en étant un formidable chef d’entreprise.
De plus, de par ses contacts multiples avec tous les caudillos locaux, à l’époque des Guerres Civiles, à Corrientes avec Ramírez, au Brésil avec Gonçalvez da Silva et ses Farrapos et en Uruguay avec Fructuoso Rivera, sa « transfrontéralité » le rendit aussi « transpolitique » et même transhistorique, car certains de ses rêves, comme celui d’une Confédération Indépendante Guarani, réunissant Corrientes, Entre Ríos et l’actuel Uruguay, pour contrebalancer le Pouvoir de Buenos Aires, ne purent jamais se réaliser…
Pour finir, puisqu’il m’a été donné d’écrire et de publier récemment les premières mémoires apocryphes d’Aimé Bonpland, je m’attacherai à démontrer la « transgénéricité » et la « transtextualité », qu’il n’a cessé de provoquer depuis sa mort chez les différents créateurs qui lui ont consacré une de leurs œuvres ces dernières années.

Mots-clés : transfrontalier, transhistorique, transpolitique, transdisciplinarité, transculturation, transgénérique

II) Aimé Bonpland, un dromomaniaque fugitif, solitaire et transfrontalier
Aimé Bonpland, à cheval, ou bien plus souvent, tel un Sancho Panza bonhomme, à dos de mule, ou encore en empruntant le fleuve Uruguay sur sa chalana , était toujours en mouvement et semblait de ce fait insaisissable. Tel son complice de Candelaria, le chef indien Aripí de Misiones, qui transitait par des sentes secrètes traversant les marais de l’Yberá, on ne savait jamais trop où on allait le trouver . Selon Julio Rafael Contreras Roqué , il était atteint de dromomanie mais on peut aussi supposer à juste titre, qu’il était une espèce de fugitif permanent , tant les expériences souvent malheureuses qu’il avait accumulées sur sa route l’obligeaient à aller toujours de l’avant, vers une nouvelle « entreprise de progrès » , souvent au mépris de ses sentiments les plus profonds, tant envers sa famille que ses conquêtes amoureuses.
Sa transfrontéralité, dans cette région des trois frontières de Corrientes, où il passa le reste de sa vie, après sa libération par le Docteur Francia, en 1831, se prêtait parfaitement au jeu de l’homme insaisissable, toujours en déplacement entre Sao Borja et sa ferme de Piratiní dans le Río Grande do Sul, de 1831 à 1848, soit dix-sept années passées au Brésil. De Sao Borja à Santa Ana de Yapeyú, à Corrientes, au sud de Paso de los Libres, à partir de 1848, de Sao Borja et Santa Ana à Montevideo pour toucher sa pension, pendant plus de vingt ans, de Santa Ana à la Serra de Santa Cruz dans le Río Grande do Sul, en 1849, et enfin jusqu’à Asunción, à bord du cuirassé français Le Bisson, du Commandant Mouchez, en 1857, un an avant sa mort.
En fait, seul le Docteur Francia put l’immobiliser, de 1821 à 1831, et encore n’y parvint-il que de façon très partielle malgré son confinement , mais avant et après cette période, Bonpland passa son temps à bouger, si l’on excepte les quatre ans consacrés à la publication de ses Plantes équinoxiales , à son retour de l’expédition de l’Amazone et de l’Orénoque, de 1804 à 1808, et les cinq ans passés ensuite à La Malmaison avec Joséphine, qui aura sans doute usé de tous ses irrésistibles appâts antillais pour enraciner notre intenable bon plant charentais…

« La prison dorée » de Bonpland, à Santa María de Fe, au Paraguay, photo de Carlos Roa Bastos

Mais n’était-ce pas aussi la seule façon pour lui de vivre sa pesante solitude, de la surmonter, en bougeant sans cesse, le seul remède qu’il eût trouvé, avec sa considérable correspondance avec tous ses amis et associés, en particulier avec Alexandre de Humboldt, mais aussi avec les grands chefs politiques de cette région alors très agitée du monde, qu’il croisa pendant les 27 dernières années de sa vie ?
Nonobstant, malgré toutes ses relations épistolaires ou ses contacts directs avec les caciques locaux, on sait peu de choses de la psychologie de Bonpland, on ne peut donc émettre que des suppositions, dont le refuge suprême est la Fiction historique…
Ce qui est certain, qu’il eût été atteint de dromomanie ou d’un mal plus profond, c’est que les mouvements de Bonpland dans cette région furent légion et si on les compare aux entraves dressées de nos jours par les obstacles douaniers ou policiers aux frontières de ces différents pays, ou même d’une province à l’autre dans le système pseudo fédéral de l’Argentine, on ne peut que s’émerveiller et prier les technocrates du Mercosur d’éditer et de méditer les dizaines de journaux de voyages de Bonpland, inédits à ce jour …

III) Aimé Bonpland, entrepreneur de progrès et naturaliste voyageur transdisciplinaire
Si l’on en croit ce que dit Eduardo G. Ottone des grands naturalistes voyageurs du XIX comme Aimé Bonpland, Auguste de Saint-Hilaire ou encore Alcide d’Orbigny, pour ne parler que des français, ceux-ci s’inscrivaient dans la lignée des Encyclopédistes du XVIII quant à leur polyvalence :
« Ces hommes portèrent un intérêt particulier à différents aspects de la science tels que la physique, la chimie, l’astronomie, la biologie, la géologie, la paléontologie et l’archéologie. Le naturaliste voyageur observait la nature comme un tout et dans son ensemble, il décrivait et il rassemblait toutes sortes de roches et de minéraux, il herborisait des plantes exotiques et recueillait des graines pour les jardins botaniques européens, mais il chassait aussi des oiseaux, des reptiles, des insectes et des mammifères, et il pêchait des poissons afin qu’ils soient préparés et exhibés dans les vitrines des musées européens, comme s’ils avaient été vivants. »
Aimé Bonpland n’échappait pas à la règle, médecin de marine de formation, il s’intéressa très jeune à la botanique et commença à fréquenter régulièrement le Muséum d’Histoire Naturelle afin de se perfectionner en cette matière. De plus, de par son voyage avec Humboldt aux sources de l’Orénoque, on peut supposer qu’il put acquérir sur le terrain d’importantes connaissances en géologie, minéralogie et astronomie, grâce à son illustre compagnon prussien. Ils avaient prévu par exemple, lors de ce célèbre voyage, de situer par des « observations astronomiques », le point exact où confluent l’Orénoque et l’Amazone, mais à cause du temps couvert, ils ne purent réaliser leur mission .
A partir de Candelaria, et ensuite de son séjour forcé au Paraguay, mais surtout à Sao Borja et à Santa Ana, Bonpland prend une dimension de chef d’entreprise, qui réussit tout ce qu’il entreprend. En ce sens, je diffère d’Eduardo G. Ottone , quand il prétend que celui-ci se retire du Paraguay avec un « modeste pécule ». Au contraire, on peut supposer que ses troupeaux et ses biens étaient si nombreux qu’il mit un an et demi à tout liquider à Ytapúa, et si le bénéfice retiré de cette vente, retardée et compromise par la vénalité des commerçants brésiliens de la place, avait été si modique, comment aurait-il pu obtenir en échange une petite estancia à Piratiní, dans le Río Grande do Sul et s’acheter une propriété à Sao Borja ?
Ensuite, à partir de 1837, après que le gouvernement brésilien eût mis sa tête à prix, il dut se retirer de son exploitation de San Juan Mini et les troupes brésiliennes s’emparèrent de tous ses troupeaux. C’est à partir de ce moment-là, qu’il commença à miser sur une propriété de 13 500 hectares à Santa Ana, cédée en emphytéose par son ami et ex gouverneur de Corrientes Pedro Ferré, et qui comptait déjà 5 000 mérinos à cette époque, qu’il avait pu acheter grâce à l’octroi des arriérés de sa pension impériale.
Mais là-encore, à la suite du revers des troupes de Berón de Estrada, à Pago Largo, le 30 mars 1839, il est victime d’une double spoliation. D’abord celle des déserteurs de son allié Berón de Estrada, en route vers l’Uruguay, et ensuite la réquisition par la Province d’Entre Ríos, alliée alors de Buenos Aires, de « 130 000 têtes de bétail et 60 000 pesos . » On voit bien à la lumière de ces chiffres qu’Aimé était un éleveur prospère et que sans ses revers militaires de ses alliés, il le serait resté.
Malgré toutes ses occupations, Aimé ne cessa jamais d’être le naturaliste voyageur polyvalent et transdisciplinaire qu’il fut toujours au fond de lui. Il ne cessa en effet d’envoyer des caisses d’objets naturalistes récoltés lors de ces nombreux voyages à travers le Littoral argentin, l’Uruguay et le Río Grande do Sul, au Muséum d’Histoire Naturelle, « en particulier des invertébrés et du bois pétrifié, des minéraux et des roches », mais aussi des « écorces, des graines et des racines, […] des oiseaux embaumés et des fossiles » et évidemment des échantillons de nombreuses plantes et arbres locaux.
Bonpland est à ce moment-là un électron libre, un aventurier-chercheur dont la chaire est mobile et il ne se contente plus d’herboriser. On sait par exemple qu’en juin 1856, à la demande de son ami le Gouverneur Pujol, il partit sur son habituel chaland à La Cruz, pour y explorer une mine de cuivre, tout en conservant au fond de lui l’espoir secret de revoir Victoriana Cristaldo , hélas il ne découvrit pas la mine, pas plus qu’il ne put revoir la mère de ses trois enfants argentins…
Il publia peu lors de ces presque trente années après sa libération du Paraguay mais la variété de ses publications en dit long sur sa polyvalence. On remarquera parmi celles-ci, « des observations thermométriques réalisées à Sao Borja, des mentions au sujet de la présence de fossiles dans cette région, des descriptions de l’irupé , et des commentaires sur la distribution et la culture de l’herbe maté . »
En 1836 déjà, il avait étudié en détail les rochers de Itá Pucú , « des colonnes rocheuses de près de neuf mètres de haut qui constituent un reliquat d’érosion d’un ancien champ de dunes de l’ère mézozoïque . » Situés près de la petite ville de Mercedes, au sud de la capitale Corrientes, ces affleurements de grès étaient sacrés pour les indiens guaranis, ce qui lui permit aussi de faire un peu d’ethnologie, tout comme à ses débuts avec Alexandre de Humboldt en Amazonie. Selon une légende locale, la grande pierre grandissait, en bon esprit cartésien, notre Bonpland la mesura et revint le faire plusieurs années de suite, afin de démontrer à la population locale que ces rumeurs n’étaient pas fondées.
Mais pour bien vous convaincre de la polyvalence de notre bon Aimé, il vous suffira de consulter l’excellent catalogue du Musée Bonpland de Corrientes , grâce auquel on prend conscience de l’incroyable frénésie de voyages et de recherches d’Aimé, et surtout de la quantité impressionnante de manuscrits inédits qu’il nous laissa, sur les sujets les plus divers. Pour finir, on sait aussi qu’en 1821, lors de sa tentative frustrée de négoce et d’exploitation du maté à Candelaria, il se mit à apprendre la langue guarani et rédigea des notes sur celle-ci, consultables au Musée de Pharmaco-Botanique de Buenos Aires .
Bien entendu, il serait exagéré de dire que Bonpland était aussi linguiste et ethnologue mais on peut sans détour affirmer que dans ce domaine encore, il a fait office avec Humboldt de précurseur de ces deux sciences, qui tarderont plus d’un demi-siècle après sa mort, avant d’affirmer leur existence.
Il ne serait pas exagéré non plus de dire, que Bonpland et Humboldt, -dans la foulée du transformisme de Lamarck, que Bonpland fréquenta au Muséum-, dans leur frénésie de classification de la nature -le Baron ne rêvait-il pas en effet de décrire toutes les pierres du monde ?- dans leur volonté de tout décrire in situ avec la plus grande rigueur scientifique et leur capacité à détecter les anomalies et les différences entre les espèces, selon leur milieu et selon la sélection naturelle, sont à l’origine de la géniale théorie de Charles Darwin sur l’évolution des espèces.
Il convient de noter à ce sujet que si Bonpland et Humboldt étaient de grands admirateurs de La Condamine et Azara, Darwin l’était pareillement de Bonpland et Humboldt, et sa grande œuvre, au-delà des observations faites sur le terrain, est en partie le fruit de cette admiration. Celle-ci parut en 1859, deux ans après la mort d’Aimé et quelques mois après celle d’Alexandre…

IV) Aimé Bonpland, transpolitique et transhistorique, utopiste de génie
Bonpland, dès son arrivée à Corrientes, prit parti pour les unitaires argentins, dans leur lutte farouche contre les fédéralistes de Buenos Aires, menés par Rosas, en soutenant d’abord Ramírez, puis Berón de Estrada, alliés à Lavalle et Paz, et enfin les frères Madariaga. Ces alliances lui coûtèrent très cher comme nous l’avons vu précédemment, puisqu’il perdit par deux fois ces troupeaux à Santa Ana, à la suite des défaites des troupes de Corrientes.
Comme si cette grande implication politique avec les caciques locaux n’avaient pas suffi, il était aussi en relation étroite avec Gonzalvez da Silva, le chef des farroupilhos dans le Río Grande do Sul, qui rêvaient de briser l’hégémonie de Rio. Et là encore, il perdit tous les biens de son estancia de San Juan Mini, à la suite de la défaite de son ami, en 1837.
Mais il était aussi en relation avec Fructuoso Rivera dans la Bande Orientale, il se rendit même sur le champ de bataille de El Palmar pour le rencontrer en mai 1838 , porteur d’une missive de Berón de Estrada, lui demandant le soutien de ses troupes . Il y retourna en octobre 1840 et obtint de celui-ci un financement important pour soutenir les troupes de Corrientes .
Il joua aussi un rôle prépondérant d’interprète, d’informateur et de messager lors du séjour de la flotte française de l’Amiral Dupotet, allié de Rivera et de Berón de Estrada contre Rosas, à Corrientes puis à La Bajada, en mars et avril 1840. Il se rendit même en mai chez le Consul de France à Montevideo, Buchet de Martigny, pour essayer d’obtenir à nouveau le soutien de la France mais en vain…
Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, il fut reçu aussi à Buenos Aires par Rosas en personne, en janvier 1832 et y passa deux mois, honoré par tous les grands de la ville, à conter ses exploits de l’Amazone et son confinement du Paraguay, en passant d’une réception à l’autre. Il logea même chez son ami Pedro de Angelys, l’un des alliés les plus convaincus du Général Fédéral, qui chercha par tous les moyens à le convaincre de rejoindre leurs troupes…
Qui était donc Bonpland ?
Un franc-maçon c’est certain, même si son adhésion officielle ne se fit qu’à la fin de sa vie à Sao Borja, grâce à l’intromission du Père Gay. Un agent double, un espion à la solde de la France et de Buenos Aires? C’était là en tout cas l’hypothèse du Docteur Francia.
Ce que l’on peut affirmer sans détour, c’est qu’à l’exception du Dictateur paraguayen , Bonpland provoqua une grande fascination chez les gens qu’il rencontra, y compris les plus grands et les plus dangereux comme Rosas. Il était devenu après ses exploits de prime jeunesse et son incroyable détention au Paraguay, une espèce de mythe vivant, intouchable, qui servait de lien entre les chefs locaux car sa parole était respectable…
Seul le Docteur Francia ne comprit pas tout à fait son importance scientifique, humaine et diplomatique, il en fit un otage au lieu d’en faire un précieux allié…
Evidemment, tous ces contacts avec les plus grands en ces périodes de troubles intenses avivèrent ses capacités à rêver de mondes meilleurs, à construire des utopies et les rendre réelles.
Il passa donc rapidement du transpolitique au transhistorique, en effet, dans l’œuvre magistrale de Gasulla, on suppose qu’à la fin de son entrevue avec Rivera d’octobre 1840, il aurait conversé avec son secrétaire, don José Luis Bustamante d’une alliance possible entre Corrientes, La Bande Orientale et les troupes du colonel Ángel Nuñez d’ Entre Ríos, dont il était le seul à détenir les clés, puisqu’il connaissait intimement tous les protagonistes. De plus, après le traité de paix entre la France et Buenos Aires, celle-ci s’imposait pour lutter efficacement contre Rosas. Mais hélas, on sait que malgré cette alliance forte entre ces deux régions, le rêve s’acheva pour tous, lors de la bataille d’Arroyo Grande en décembre 1842.
Evidemment, tout ceci n’est que de la fiction historique, mais ce qui semble certain c’est que là encore Bonpland aurait fait office de précurseur, une telle alliance, en y rajoutant le Paraguay, -vieux rêve de Ramírez-, libéré du joug de Francia, aurait eu un impact certain sur cette guerre et en aurait sans doute changé le cours.
Mais hélas, là encore, comme l’aurait dit le grand Nietzsche en parlant de lui-même évidemment, « certains naissent de façon posthume », et cette belle utopie d’une Confédération Indépendante Guarani transfrontalière dans cette région, pour contrecarrer le pouvoir centralisateur de Buenos Aires, est demeurée lettre morte jusqu’à nos jours, tout comme le Panaméricanisme de Bolivar, l’idée était beaucoup trop en avance sur son temps…
Pour finir, il conviendrait de dire que Bonpland atteint aussi le transpolitique et le transhistorique par la variété de ses profils. En effet, il était tout à la fois une espèce de post-jésuite de par sa passion pour le maté et sa grande transculturation avec la culture guarani, un pré-communiste dans son approche collectiviste de l’entreprise agricole, mais aussi un pré-hippie avec sa ferme volonté de bâtir des utopies et ses mouvements perpétuels et enfin un entrepreneur libéral, efficace et productif.
Tout ceci dans le même homme, ce qui le fait allégrement transcender les époques et les idéologies et pourrait, pourquoi pas, le faire servir dans le futur, de modèle de réconciliation entre des camps à priori antagoniques…

V) Aimé Bonpland, générateur de ré-écritures transgénériques et apôtre laïc de la Liberté
Selon Julio Rafael Contreras Roqué , les références bibliographiques sur Bonpland seraient supérieures à cinq cent, ce qui nous donne d’emblée une idée de la puissance évocatrice de ses différentes trajectoires, tant scientifiques qu’historiques ou privées.
Il serait vain ici de les énumérer toutes, mais au-delà des articles scientifiques dans différents domaines, en synthèse, on peut affirmer qu’il est représenté dans tous les genres, depuis les biographies du début du siècle de Brunel et Hamy, en passant par les romans historiques des années 70 aux années 90, avec les œuvres magistrales de Luis Gasulla, puis de Philippe Foucault déjà citées, et le dernier essai historique sur son dernier voyage au Paraguay de Julio Rafael Contreras Roqué , jusqu’aux récentes adaptations au théâtre et au cinéma de ses exploits et ceci sans oublier la vision poétique qu’il inspira à Juan Gelman et à un groupe de rock argentin des années 70, nommé Canturbe .
Cependant, même si on a déjà publié des bandes dessinées sur notre personnage , il y est comme d’habitude traité dans sa relation d’infériorité avec Humboldt, dans ce rôle obscur voire ambigu , de simple accompagnateur, voire de valet ou encore de Sancho Panza du Grand Maître de Cosmos.
Il existe là un évident déficit bonplandien vis-à-vis du Maître de Tegel, pour ma part, à l’aide de Carlos Meyer , l’un des plus grands dessinateurs paraguayens, je pense fortement à adapter en B.D. mon roman de Bonpland, en donnant à notre illustre charentais le grand rôle qu’il mérite, tout au long de son incroyable vie, et pas seulement au cours de l’expédition de l’Amazone.
Car il y a chez lui du Tintin mais aussi du Corto Maltese, ce personnage historique dans son incroyable naïveté et sa remarquable philanthropie mais aussi de par son caractère de doux rêveur et de solitaire, s’apparente à l’un et à l’autre de ces grands personnages de bande dessinée…

On ne cesse donc de ré-écrire Bonpland depuis sa mort et tous les genres sont représentés, mais jusqu’à présent nul n’avait fait dans la transgénéricité, c’est pourquoi, j’eus l’idée en 2007 de combler cette lacune…
Mon roman de Bonpland, c’est à la fois un récit de voyages par procuration, une biographie de Bonpland voire une autobiographie feinte puisque le récit de sa vie et de sa mort si étrange se fait à la première personne, il s’agit donc aussi de mémoires apocryphes. C’est évidemment un roman historique voire historiographique, car j’ai inclus dans cet ouvrage un nombre considérable de notes , non seulement de bas de page mais qui occupent parfois le corps du texte , ce qui le rapproche aussi de l’essai.
Sa transgénéricité ne fait donc aucun doute, mais il se caractérise aussi par sa transtextualité . En effet, il s’agit avant tout d’un travail de ré-écriture, en m’inspirant des passages les plus transcendants des meilleurs ouvrages dédiés à Bonpland mais aussi du film de Roche, en me glissant dans les interstices des textes qui m’ont le plus marqué pendant ces quatre années de préparation, en éliminant les excès de ces hypotextes et en comblant leurs carences, j’ai écrit ces mémoires en m’identifiant totalement au personnage.
En oscillant entre le plagiat assumé et la création la plus pure , je fus Bonpland durant tout ce temps. Quels voyages ce furent mes amis !!! Tant de déroutes et de découvertes, tant de routes et d’amours, tant de vies et de départs, tant de douleurs et de joies, tant de guerres et de retraites paisibles au fond de la jungle ! En un mot, tant de vies et à la fin, cette infâme double mort, qui fait démarrer le discours-récit d’outre-tombe de mon défunt tant aimé et le fait certainement revivre ses multiples vies, depuis le Haut Orénoque jusqu’à Santa Ana de Yapeyú, en concluant par sa naissance à La Rochelle, afin de le resituer dans le contexte charentais qu’il ne reverra jamais mais dont il n’aura jamais dû sortir non plus…
Et à travers tout cela, tel un fil conducteur de sa vie et de ma fiction, un Amour confinant à la Folie de la Liberté, dans l’un des 71 exergues sur la mort et l’écriture qui introduisent le récit, où je m’amuse de l’ambigüité qui règne dans toute l’œuvre au sujet de son auteur, me qualifiant moi-même d’ « usurp-auteur » et donnant l’illusion au lecteur que c’est bien le mort qui conte sa vie, je fais dire à mon Bonpland : « A l’intérieur de vos mémoires je demeurerai, tel l’homme libre des marais. »
Car le Maître-Mot dans toutes les trajectoires de notre personnage, c’est bien la Liberté, et pas seulement celle philosophique de l’Esprit des Lumières qu’ils surent si bien transmettre dans de nombreux pays d’Amérique Latine, avec son ami le Baron de Humboldt mais plutôt celle de tous les jours, pour laquelle il faut lutter pied à pied…
Il n’est que de voir dans le catalogue du Musée Bonpland de Corrientes déjà cité auparavant , le passeport de Monsieur Bonpland de 1837, émis par Le Gouverneur de la Province de Buenos Aires, pour bien comprendre de quoi il s’agit. Celle des franchissements de notre personnage au-delà des fleuves et des frontières, qu’il abolissait par sa Soif Inextinguible de Liberté.
En voici l’extrait le plus significatif, tout en précisant que dans les deux tampons qui l’ornent en haut à droite, on peut lire : « Que meurent les unitaires », dont il était. Il y est écrit en effet :
« Par lequel [le Gouverneur] a donné la permission à Amado Bonpland de passer librement à Sao Borja, […], par lequel il ordonne à toutes les autorités civiles et militaires de sa dépendance, et à tous ceux qui n’en font pas partie, qu’on ne mette aucune entrave à son voyage, sans une juste cause. »
Bonpland était bien l’Homme des Passages, des Franchissements, tant géographiques que scientifiques, ou historiques et politiques, et à la lumière de ce document, on peut constater qu’après ses exploits amazoniens et sa réclusion paraguayenne, il était devenu un Esprit Libre en mouvement perpétuel, que ni les guerres, ni les amis -et encore moins les ennemis- ni les nombreux amours, ni même l’absence sans doute douloureuse de ses propres enfants, ne pouvaient arrêter…

Photo d’Éric Courthès, devant la Estancia Amadito -Bonpland, Corrientes- propriété de l’un de ses descendants, Arturo Freyche, et lieu où mourut Aimé Bonpland

VI) Biblio-disco-filmo-webo-graphie
Arbelo, De Mazzaro, Aurora, Schinini, Aurelio, “Bonpland naturalista, 2008 año bonplandiano, 1858-2008, sesquicentenario del fallecimiento del Dr Amado Bonpland”, Aurora Arbelo de Mazzaro, Aurelio Schinini, Musée Bonpland, Corrientes, 2008, http://www.corrientes.gov.ar/portal/files/catalogo%20bonpland.pdf
Bonpland, Aimé, Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent de A.Humboldt, « Les plantes équinoxiales… », vol. I et II, Paris, éditions Levrault et Schoell, 1805-1817, « Monographie des mélastomées », vol. III et IV, Paris, éditions Schoell, 1806-1823.
Brunel, Adolphe, Aimé Bonpland, Paris, Editions L.Guérin et Cie, 1871
Canturbe, “Bonpland”, RCA Corporation, Buenos Aires, 1983
Contreras Roqué, Julio Rafael, “Amado Bonpland, un misterioso viajero entre plantas y espadas”, Vida silvestre, n° 90, octobre-décembre 2004, pp. 22-25, http://www.vidasilvestre.org.ar
« El Paraguay en 1857, un viaje inédito de Aimé Bonpland », avec Boccia Romañach, Alfredo, Asunción, Servilibro, 2006
Courthès, Eric, L’insule paraguayenne, Paris, Editions Le Manuscrit, 2006
Lo transtextual en Roa Bastos, Asunción, Universidad Católica, CEADUC, BEP, Vol. 67, 2006
“Amado Bonpland, generador de re-escrituras transgenéricas”, Paris IV La Sorbonne, Ateliers du SAL, mars 2009, http://www.crimic.paris-sorbonne.fr/actes/sal4/courthes.pdf
La isla de Roa Bastos, Asunción, Servilibro, novembre 2009
Le voyage sans retour d’Aimé Bonpland, explorateur rochelais, Paris, L’Harmattan, Collection L’Autre Amérique, avril 2010, http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=numero&no_revue=&no=31196

Memorias de un muerto, el viaje sin retorno de Amado Bonpland, Asunción, Servilibro, juillet 2010, http://www.servilibro.com.py/
Darwin, Charles, L’évolution des espèces, Londres, John Murray, 24 novembre 1859.

Foucault, Philippe, Le pêcheur d’orchidées, Paris, Seghers, « Etonnants voyageurs », 1990

Gasulla, Luis, El solitario de Santa Ana, Buenos Aires, Rueda, 1978.

Gelman, Juan, Anunciaciones y otras Fábulas, Buenos Aires, Seix Barral, 2001
Genette, Gérard, Palimpsestes, La littérature au second degré, Paris, Seuil, Essais, 1982
Hamy, Ernest Théodore, Aimé Bonpland, médecin et naturaliste, explorateur en Amérique du Sud, Paris, Editions Guilmoto, 1906

Humboldt, Alexandre de, Cosmos. Essai d’une description physique du monde, Paris, Editions Utz, 2000, (1847-1859)

Martínez, Ibsen, Humboldt y Bonpland, taxidermistas. Tragicomedia con naturalistas en dos actos. », Venezuela, 1981
Martinière, Guy, Lalande, Thierry, Aimé Bonpland, un naturaliste rochelais aux Amériques (1773-1858), Paris, Les Indes Savantes, « Rivages des Xantons », 2010
Nietzsche, Friedrich, Aforismos y otros escritos filosóficos, Corrientes, Ediciones Libertador, 2009 (1888)
Ottone, Eduardo G., “Bonpland, un naturalista en la cuenca del Plata”, Todo es historia, “Suplemento Educativo: pensar el Bicentenario”, Buenos Aires, n° 504, juillet 2009, p. 9, http://www.todoeshistoria.com.ar

Paso de los libres, Corrientes, http://www.pasodeloslibres.gov.ar/index.php?option=com_content&view=article&catid=55%3Adireccion-turismo&id=84%3Ahistoria&Itemid=1

Roa Bastos, Augusto, Yo el supremo, Madrid, Cátedra, 1987, (1974)
Roche, Luis Armando, Aire Libre, Venezuela, 1996

Acerca de eroxacourthes

French traveller, writer and translator, foolish of Latin Amarica!!!
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Una respuesta a AIMÉ BONPLAND: LES PASSAGES D’UN HOMME LIBRE, por Eric Courthès

  1. ¡Viva la Libertad! ¡Viva Bopland!

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