“Le tonnerre entre les feuilles”, Augusto Roa Bastos, traduction d’Eric Courthès

dibujo de Carlos Meyer sacado de los fascículos de ABC COLOR

Augusto Roa Bastos

 

LE TONNERRE ENTRE LES
FEUILLES

 

Traduction, notes et
préface d’Eric Courthès

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Augusto Roa Bastos

 

LE TONNERRE ENTRE LES FEUILLES

 

Traduction, notes et
préface d’Eric Courthès

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A Hérib Campos Cervera,

mort loin de sa terre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le tonnerre tombe et
demeure entre les feuilles.

Les animaux mangent les
feuilles et deviennent violents.

Les hommes mangent les
animaux et deviennent violents.

La terre avale les
hommes

et elle commence à
rugir

comme le tonnerre.

(D’une légende
aborigène.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE
PEUPLE DU CABIAI[1]

 

La première nuit que Margaret vit les carpincheros, ce fut la nuit de la Saint-Jean.

Ils descendaient la rivière, lentement, tels des îlots
flottants. Les trois habitants de la maison coururent vers le talus afin
de  contempler l’extraordinaire
spectacle.

Les foyers jaillissaient de l’eau elle-même. A travers eux
apparurent les hommes du cabiai.

Ils semblaient être des êtres de cuivre ou de terre cuite,
ils semblaient être des figures de fumée qui passaient libres de gravité à
fleur d’eau. On devinait à peine leurs noires embarcations à fond plat,
creusées dans des moitiés de troncs d’arbre, qui formaient une véritable
flottille de rustiques canoës[2].
Ils glissèrent silencieusement entre le crépitement des flammes, fendant
l’étincelante membrane de la rivière.

Chaque pirogue était composée des mêmes occupants: deux
hommes le manoeuvrant avec de longs bambous, une femme assise sur le pont, avec
une petite marmite devant elle. A la proue et à la poupe, les chiens aux aguets
et immobiles, aussi immobiles que la femme qui rejetait la fumée de son cigare
par la bouche, sans jamais l’en sortir. Elles semblaient toutes vieilles,
tellement elles étaient ridées et maigres. A travers leurs guenilles pendaient
leurs seins flaccides ou émergeaient leurs omoplates pointues.

Seuls les hommes redressaient leurs bustes durs et forts.
Ils étaient les seuls qui bougeaient. Ils produisaient la sensation de marcher
sur l’eau entre les ilots de feu. A certains instants, l’illusion était
parfaite. Leurs corps élastiques, sans autre vêtement que le pagne de tissu
enroulé autour de leurs reins, duquel se balançait la machette nue, allaient et
venaient alternativement sur les bords du canoë, afin de le faire avancer à
l’aide de leurs perches. Tandis que celui qui se trouvait à bâbord, en pesant
de tout son corps sur la perche plongée dans l’eau, s’inclinait vers la poupe,
celui qui se trouvait à tribord, avec son bambou hors de l’eau, se penchait
vers la proue, afin de répéter la même opération que son compagnon de bord. Le
va-et-vient de l’équipage suivait ainsi le même mouvement tout au long de la
file d’embarcations, sans qu’aucune d’entre elles ne subît la moindre
oscillation, le moindre changement de cap. Il s’agissait d’un véritable petit
prodige d’équilibre.

Ils allaient silencieux. Ils semblaient muets, comme si la
voix formait à peine partie de leur vie errante et sylvestre. A un moment
donné, ils relevèrent bien leurs visages, peut-être surpris eux-aussi par ces
êtres farineux qui les regardaient passer du haut de la falaise, où se
réverbérait la lumière du fleuve. Il y eut bien un chien ou deux pour aboyer.
On entendit bien un mot guttural ou deux qui passèrent d’une embarcation à
l’autre, tel des lambeaux de langue attachés à un son secret, mais le silence
régnait sur le fleuve.

 

L’eau était bouillante. Le banc de sable était un immense
charbon ardent. Les ombres des hommes du cabiai glissèrent rapidement à sa
surface. Les derniers carpincheros disparurent
bien vite dans la courbe de la rivière. Ils étaient apparus et ils avaient
disparu comme dans une hallucination.

 

Margaret en fut fascinée. Sa petite voix était rauque quand
elle demanda:

 

– Papa, est-ce que ces hommes sont des indiens ?

– Non, Gretchen, ce sont les vagabonds de la rivière, les
gitans de l’eau, – répondit le mécanicien allemand.

– Et que font-ils ?

– Ils chassent les cabiais.

– Pourquoi ?

– Pour s’alimenter de leur chair et vendre leur cuir.

  D’où
viennent-ils ?

– Ah ça ma Püppchen, on
ne peut pas savoir.

– Où vont-ils ?

– Ils n’ont pas de but fixé à l’avance. Ils suivent le cours
des rivières. Ils naissent, ils vivent et ils meurent dans leurs pirogues.

– Et quand ils meurent, Vati,
où est-ce qu’on les enterre ?

– Dans l’eau, comme les marins au large, – la voix d’Eugen
trembla un petit peu.

– Dans la rivière papa ?

– Dans la rivière Gretchen. Le fleuve est leur maison et
leur tombe.

 

La petite fille demeura un instant en silence. Ses cheveux
étaient si fins et si blonds qu’on aurait dit du lait ou du sucre, à la lumière
éclatante des feux. Dans sa petite tête couleur de lune, le mystère des
chasseurs de cabiai allait en tous sens. D’une voix tendue par l’émotion, elle
demanda à nouveau :

 

– Et le feu mon
Vati 
?

– Ce sont les feux de la Saint-Jean, – expliqua patiemment
l’immigrant à sa fille.

– Les feux de la Saint-Jean ?

– Les habitants de San Juan de Borja les allument sur l’eau
cette nuit-là en hommage à leur Saint-Patron.

– Comment ça sur l’eau ?  – l’interrogea à nouveau Margaret.

– Pas sur l’eau elle-même, Gretchen. Sur les nénuphars qui
font office de radeaux flottants. Ils les entassent en grande quantité, ils les
recouvrent de brassées de paille et de branchettes bien sèches, ils allument le
feu et ils leur font lever l’ancre. Un jour nous irons à San Juan de Borja pour
les voir faire.

 

Sur une longue distance, le fleuve brillait comme un serpent
de feu tombé de la nuit mythologique.

C’est sans doute ainsi que Margaret se représentait la
rivière pleine de feux de camp.

 

– Et les chasseurs de cabiai traînent ses feux derrière
leurs canoës ?

– Non, Gretchen ; ils descendent tout seuls avec le
courant. Les Hommes du Cabiai apportent seulement leurs canoës afin que les
feux du Saint en roussissent le bois et qu’ils aient  de la chance à la chasse pendant toute
l’année. C’est une vieille coutume.

– Comment tu sais ça Vati ? – la curiosité de la petite
fille était inépuisable. Du haut de ses huit ans, elle était émue profondément.

– Oh Gretchen ! – la réprimanda doucement Ilse-.
Pourquoi poses-tu autant de questions ?

– Comment tu le sais Vati ? – insista Margaret sans
tenir compte des remarques de sa mère.

– Les ouvriers de l’usine m’en ont parlé. Ils connaissent et
ils aiment beaucoup les chasseurs de cabiai.

– Pourquoi ?

– Parce que les ouvriers sont comme des esclaves dans
l’usine. Et les hommes du cabiai sont libres sur la rivière. Ils sont comme les
ombres vagabondes des esclaves captifs de la raffinerie, des champs de cannes,
des machines, – l’exaltation peu à peu le gagnait-. Des hommes prisonniers
d’autres hommes. Les seuls qui vont librement ce sont eux. C’est pourquoi les
ouvriers les aiment et les envient un petit peu.

-D’accord, -dit seulement la petite fille, un peu pensive.

 

A partir de cet instant, l’imagination de Margaret demeura
totalement occupée par les chasseurs de cabiai. Ils étaient nés du feu devant
ses yeux. Les foyers du fleuve les avaient amenés. Et ils s’étaient perdus au
milieu de la nuit comme des fantômes de cuivre, comme des personnages de fumée
libérés de la gravité.

L’explication de son père ne l’avait pas complètement
satisfaite, sauf peut-être en un seul point : le fait que les hommes de la
rivière étaient des êtres qui donnaient envie d’être libres. Pour elle, en
plus, c’était des êtres beaux et dignes d’adoration.

Peu de temps après, Eugen tint sa promesse et l’emmena à San
Juan de Borja, où le fleuve traverse le village en léchant les fondations de la
vieille chapelle et le groupe de modestes maisons de bois échelonnées sur ses
rives. Margaret observa tout ça de ses petits yeux avides et curieux, mais elle
eut quelque doute sur la naissance en ce lieu des feux qui amenaient chez elle
les chasseurs de cabiais.

En se torturant l’imagination elle inventa une théorie. Elle
leur donna un nom plus en accord avec leur mystérieuse origine. Elle les appela
Les hommes de la lune. Elle
était parfaitement persuadée du fait qu’ils provenaient de la pâle planète de
la nuit, à cause de leur couleur, de leur silence, de leur étrange destin.

 

« Les fleuves descendent de la lune –se disait-elle-.
Si les fleuves sont leur chemin –concluait-elle avec une logique fantastique-,
c’est sûr que ce sont les Hommes de la Lune. »

 

Elle fut la seule à le savoir au début. Ilse et Eugen
demeurèrent en marge de son secret.

Ils avaient débarqué depuis peu à la raffinerie de canne à
sucre de Tebikuary del Guairá[3].
Ils arrivèrent directement d’Allemagne, juste après la fin de la première
guerre mondiale. Pour eux  qui
provenaient des ruines, de la faim, de l’horreur, Tebikuary Costa leur sembla
être au début un endroit propice. La verte rivière, les indistinctes palmeraies
baignées par le vent du nord,  cette
rustique fabrique, presque primitive, les maisonnettes de bois, les champs de
cannes jaunis, paraissaient suspendus de façon irréelle à travers la
réverbération du soleil comme dans une immense toile d’araignée de fièvre
poussiéreuse. Ils ne découvriraient que plus tard toute l’horreur que
renfermait cette toile d’araignée, dans laquelle, les gens, le temps, les
éléments, étaient prisonniers dans sa nervure sèche et rougeâtre, alimentée par
la chlorophylle du sang. Mais les Plexnies arrivèrent à la raffinerie dans une
période de calme relatif. Leur seul objectif c’était d’oublier. Oublier et
recommencer.

 

         
Cet endroit est bon, -dit Eugène en serrant les
poings et en avalant l’air de tous ses poumons, le jour de leur arrivée. Dans
sa voix, dans son attitude, plus de que la conviction il y avait de l’espoir.

         
Il faudra qu’il soit bon, -corrobora tout
simplement Ilse. Sa beauté fanée de paysanne bavaroise était tachée de marques
de terre sur le visage, ternie par de tenaces souvenirs.

 

Margaret ressemblait plus à une poupée de porcelaine,
minuscule, silencieuse qu’à une petite fille bien vivante, avec ses yeux
couleur indigo lavé et ses cheveux raides couleur argentée. Sa petite robe de
flanelle était aussi sale que ses chaussures rapiécées. Elle arriva soulevée
par les bras robustes et tatoués d’Eugène, dont la sueur ruisselait depuis son
visage osseux jusque sur les genoux de sa fille.

Au début de leur séjour, ils habitèrent sous un hangar
rempli de vieux morceaux de fer au fond de la fabrique. Ils mangeaient et ils
dormaient entre les orties et la rouille. Mais l’immigrant allemand était aussi
un excellent mécanicien tourneur, de sorte qu’on le plaça immédiatement à la
tête de l’atelier de réparations. L’administration leur assigna alors la maison
blanche au toit de zinc qui était située dans ce méandre solitaire de la
rivière.

Dans la maison blanche était mort assassiné le premier
prête-nom de Simon Bonaví, patron de la raffinerie. Un des employés prévint le
mécanicien allemand :

 

         
Fais bien attention à toi, don Oiguen. L’âme en
peine de Eulogio Penayo, le mulâtre assassiné, certaines nuits errera sûrement
dans la maison blanche. Nous entendons régulièrement ses lamentations.

 

Eugen Plexnies n’était pas superstitieux. Il prit
l’avertissement de façon sarcastique et il en parla à Ilse, qui ne l’était pas
non plus. Mais ils firent très attention tous les deux afin que Margaret ne
soupçonnât pas le sinistre épisode qui s’était produit à cet endroit, quelques
années auparavant.

 

 

Cependant, comme si elle en avait eu l’intuition, Margaret,
dès le début et ceci encore plus que sous le hangar des vieux morceaux de fer,
se montra triste et apeurée. Surtout l’après-midi, à la tombée de la nuit. Les
cris des singes sur la rive boisée la faisaient trembler. Elle courait alors se
réfugier dans les bras de sa mère.

 

– Ils sont de l’autre côté Gretchen, -la consolait Ilse-.
Ils ne peuvent pas traverser la rivière. Ce sont des petits singes, en peluche,
on dirait des jouets. Ils ne font pas de mal.

– Et quand est-ce que j’en aurai un ? –demandait-elle
alors, s’animant un peu.

– Nous en demanderons un aux bûcherons de la fabrique ou aux
pêcheurs.

 

Mais elle avait toujours peur et elle était triste. Ce fut à
ce moment là qu’elle vit les pêcheurs de cabiais à travers leurs foyers
allumés, la nuit de la Saint-Jean. A l’improviste, un changement extraordinaire
s’opéra en elle. Elle demandait qu’on l’emmenât jusqu’à la haute falaise de
pierre calcaire qui surplombait la rivière, d’où on apercevait le banc de sable
de la rive opposée, qui changeait de couleur au tomber du jour. C’était un
spectacle magnifique. Mais Margaret regardait fixement les coudes de la
rivière. On voyait bien qu’elle attendait avec une anxiété à peine dissimulée
le passage des chasseurs de cabiais.

La rivière glissait doucement avec ses îlots de nénuphars et
ses grosses racines noires auréolées d’écume. Le chant de l’ibijau[4]
gris résonnait comme une cloche inconnue plongée dans l’épaisseur des bois.
Margaret n’avait déjà plus peur et elle n’était plus triste. Elle finit par
saluer par des rires et en tapant dans ses mains les sauts argentés des
poissons ou les vertigineuses chutes du martin pêcheur qui plongeait à la
recherche de sa proie. Elle semblait totalement adaptée à son milieu et sa
secrète impatience était tellement intense qu’elle ressemblait au bonheur.

 

Quand ceci se produisit, Eugen dit avec une profonde
inflexion dans la voix :

 

         
Tu vois, Ilse ? Je savais que cet endroit
était bon.

         
Oui, Eugen; il est bon parce que grâce à lui,
notre petite fille rit.

 

En haut de la falaise, ils serrèrent dans leurs bras et ils
embrassèrent Margaret, tandis que la nuit, comme un grand pétale noir chargé
d’aromes, de silence, de lucioles, dévorait tout sauf  le miroir tremblant de l’eau et le feu blanc
et endormi du banc de sable.

 

         
Regardez, à présent on dirait un fromage grosser flottant sur l’eau ! –
commenta Margaret en riant. Ilse pensa aux gros fromages de lait de jument de
son hameau. Eugen, à un banc de glace sur lequel son bateau s’était échoué une
nuit près de Shager-Rak, pendant la guerre, en poursuivant un sous-marin anglais.

 

 

 

Tous les matins, venaient les lavandières. Leurs voix et
leurs coups montaient du fond du précipice. Margaret sortait avec sa mère pour
les voir travailler. La lessive tachait l’eau verte d’un long lacet de cendre
qui descendait porté par le courant tout au long de la rive en forme de fer à
cheval. En face, le banc de sable réverbérait sous le soleil. On y voyait
défiler les ombres des oiseaux. Un beau matin, ils virent étendu sur la plage
un caïman[5]
à la queue écailleuse et au dos dentelé.

 

         
Un dragon maman ! … -cria Margaret, mais
elle n’avait déjà plus peur.

         
Mais non, Gretchen. C’est un crocodile.

         
Qu’il est beau ! On dirait qu’il est fait
de pierre et d’algues.

 

Un faon arriva à nouveau, en sautillant à travers les
pâturages, tout près de la maison. Quand Margaret courut vers lui en
l’appelant, il s’enfuit tremblant et flexible, en laissant dans les yeux bleus
de la petite allemande l’image fugitive d’une tendresse sauvage, tout comme si
elle avait vu sauter à travers la campagne un cœur d’herbe dorée, le cœur
fugitif de la forêt. Un autre jour, ce fut un perroquet au corps grenat irisé,
au jabot indigo et vert, aux ailes bleues, à la longue queue rouge et bleue et
au bec crochu de corne; un arc en ciel de plumes au chant rauque posé sur la
branche d’un timbo[6]. Une
autre fois, ce fut une vipère de corail qu’Eugen tua avec sa machette parmi les
mauvaises herbes de l’enclos. C’est ainsi que Margaret découvrit peu à peu la
vie et le danger dans ce monde de feuilles, tendre, âpre et insondable, qui
l’entourait de toutes parts. Elle commença à aimer ses bruits, ses couleurs,
ses mystères, parce qu’en plus elle y percevait l’invisible présence des hommes
du cabiai.

Les nuits d’été, après le dîner, les trois habitants de la
grande maison blanche allaient s’asseoir au dessus de la falaise. Ils y
restaient à prendre le frais jusqu’à ce que les moustiques et les moucherons
devinssent insupportables. Ilse chantait à demi voix des chants de son hameau
natal, que le clapotis du courant entre les pierres estompait de façon ténue ou
ponctuait de trémolos en rupture, comme si la voix résonnait à l’intérieur
de  bambous remplis d’eau. Eugen, fatigué
par le travail de l’atelier, se couchait dans l’herbe avec les mains sous la
nuque. Il regardait le ciel en se rappelant de son ancien travail de marin
perdu, en laissant l’immense spirale des cieux verts sombre, truffés de boucles
d’argent aussi brillantes que leurs contours, pénétrer au plus profond de ses yeux.
Mais il ne pouvait annuler la préoccupation qui le rongeait sans cesse. Le sort
des hommes de la sucrerie, dans les poitrines desquels soufflaient déjà les
vents de la rébellion. Eugen pensait à ces véritables esclaves. En revanche,
dans la petite tête platinée de Margaret, il y avait les hommes libres de la
rivière, les Fabuleux Hommes de la Lune. Toutes les nuits, elle attendait pour
les voir descendre la rivière.

Les hommes du cabiai apparurent encore deux ou trois fois
dans l’année. A la lumière de la lune, plutôt qu’à l’éclat de leurs bûchers,
ils acquéraient leur véritable substance mythologique dans le cœur de Margaret.

Une nuit, ils débarquèrent sur le sable, ils allumèrent de
petits foyers pour faire griller leur ration de poisson et après le repas, ils
se livrèrent à une étrange et rythmique danse, au son d’un instrument
ressemblant à un petit arc. L’une de ses pointes pénétrait dans une calebasse
fendue en deux et entourée d’une peau de cabiai bien tendue. L’instrumentiste
faisait passer la corde de l’arc entre ses dents et il lui arrachait un
bourdonnement sourd et profond comme si à chaque bouchée il vomissait à
l’intérieur de la percussion tout le tonnerre qu’il avait dans le ventre.
Tum-tu-tum… Tam-ta-tam… Ta-tam… Tu-tum…Ta-tam… Tam-ta-tam… Des bouffées de
rythme chaud  dans la corde du gualambau,[7] dans
le tambour de la calebasse, dans la dentition de celui qui en jouait. Ses côtes
résonnaient, sa peau de cuivre, son estomac de vent, la calebasse recouverte de
cuir et de tremblement, avec sa moelle de musique profonde ressemblant à la
nuit de la rivière, qui faisaient se balancer les pieds aplanis, les corps
d’ombre dans la fumée blanche du banc de sable.

 

Tum-tu-tum… Tam-ta-tam… Tu-tum… Ta-tam…. Tu-tummmm…

 

La respiration de Margaret était rythmée par le
vrombissement du gualambau. Elle se
sentait mystérieusement attachée à ce battement cadencé encaissé dans le lit de
la rivière.

La musique cessa. Le faufil noir des pirogues se mit en
mouvement avec ses rameurs aux longs bambous qui semblaient marcher sur l’eau,
les embarcations s’éloignèrent peu à peu laissant des sillons d’écume de plus
en plus calmes, jusqu’à ce qu’elles disparaissent totalement dans les ténèbres
bleues parsemées de lucioles.

 

Elle les attendait toujours. A chaque fois son impatience
était plus désordonnée. Elle savait toujours quand ils allaient apparaître et
alors une étrange agitation  s’emparait
de tout son corps, avant même que la première pirogue ne longeât le coude de la
rivière, là-bas au loin, tout au fond du lit du Tevikuary.

 

         
Ils arrivent ! –la petite voix de  Margaret surgit brisée par l’émotion.

 

Alors Ilse mettait fin à ses chants nasillards ou à son
silence. Eugen surpris se redressait.

 

         
Comment le sais-tu Gretchen ?

         
Je ne sais pas. Je les sens quand ils arrivent.
Ce sont les Hommes de la Lune…

 

Elle était infaillible. Un 
moment après, les pirogues passaient en peignant la chevelure de comète
verte de la rivière. Le cœur de Margaret battait alors très fort. Ses petits
yeux émerveillés tournoyaient dans les sillages de soie liquide jusqu’à ce que
le dernier des canoës disparût dans le coude opposé du Tevikuary, derrière le
blanc spectral du banc de sable rongé par de petits cratères d’ombre.

Ces nuits-là, la petite Margaret aurait voulu rester au
dessus de la rivière jusqu’au petit matin car les discrets vagabonds du
Tevikuary pouvaient remonter le courant à n’importe quel moment.

 

         
Je  ne
veux pas aller dormir…, je ne veux pas rentrer maintenant ! Je n’aime pas
la maison blanche ! Je ne veux pas rester ici…, ici ! –disait-elle en
pleurnichant.

 

La dernière fois, elle s’accrocha aux arbustes du haut de la
falaise. Ils durent littéralement l’arracher de là. C’est alors que Margaret
fit une affreuse crise de nerfs qui la fit pleurer et se retourner
convulsivement dans sa couche durant toute la nuit. Elle dormit ensuite presque
vingt-quatre heures, d’un sommeil inerte et lourd.

 

         
Le spectacle des hommes du cabiai, -dit Ilse à
son mari-, bouleverse Margaret.

         
Nous n’irons plus sur la falaise, -décida-t-il,
profondément préoccupé.

         
Ce sera mieux ainsi, Eugen, en convint Ilse.

 

Margaret ne revit plus les Hommes de la Lune dans les mois
qui suivirent. Elle les entendit passer une nuit dans la gorge du fleuve. Elle
était déjà couchée dans son petit lit de camp. Elle pleura en silence, en se
contenant. Elle craignait que ses pleurs ne la dénonçassent. Les aboiements des
chiens s’éteignirent dans la nuit profonde, et la rumeur ténue des pirogues
égratignées par des vaguelettes phosphorescentes traversa le fleuve. Margaret
pouvait les voir devant ses yeux. Elle se couvrit la tête avec les couvertures.
Tout d’un coup, elle cessa de pleurer et se sentit étrangement tranquille car
par un effort de son imagination, elle se vit en train de voyager avec les
Hommes du Cabiai, assise, immobile, sur l’une des pirogues. Elle s’endormit en
pensant à eux et elle rêva d’eux, de leur vie nomade et courageuse, glissant
sans cesse par des couloirs d’eau à travers la jungle.

Sa peine reprit le jour suivant. Il ne pouvait lui arriver
rien de pire que l’interdiction d’aller au sommet de la falaise. Elle redevint
triste et silencieuse. Elle déambulait dans la maison telle une ombre, humiliée
et farouche. Elle en vint à détester en secret tout ce qui l’entourait :
la raffinerie où travaillait son père, le lieu sombre où ils habitaient, leur
demeure aux murs de chaux en ruine, sa chambre, dont la fenêtre donnait sur la
falaise, mais à travers laquelle elle ne pouvait apercevoir ses déités
aquatiques et n’entendait que le frôlement des pirogues la nuit sur la rivière.

Malgré tout, Margaret s’en remit lentement, jusqu’à ce qu’elle-même
finît par croire qu’elle avait oublié les Hommes de la Lune. La maison blanche
sembla se remettre à flot grâce au bonheur de ses trois occupants, tel un
iceberg tiède sous les tropiques.

Afin de le célébrer, Eugen ajout un tatouage à ceux qu’il
avait déjà sur sa peau d’ancien marin. Sur la poitrine, près du cœur, il
dessina avec de l’encre bleue le visage de Margaret. Il était fort ressemblant.

 

         
Tu ne pourras plus t’échapper d’ici, ma
Gretchen. J’ai ta photo sous ma peau.

 

Elle en riait, heureuse, et serrait affectueusement dans ses
bras son cher petit papa.

 

C’est ainsi qu’arriva à nouveau la nuit de la Saint-Jean. La
nuit des bûchers flottants.

Eugen, Ilse et Margaret étaient en train de dîner dans la
cuisine quand les premiers îlots incandescents commençaient à descendre la
rivière. L’éclat errant qui montait de la gorge rocailleuse leur dora le
visage. Ils se regardèrent tous les trois, sérieux, indécis, pensifs. Eugen
sourit enfin et dit :

 

         
Oui ma Gretchen. Cette nuit nous irons à la
rivière voir défiler les feux des hommes du cabiai.

 

Au même moment parvint jusqu’à eux le rugissement d’un
animal mélangé au cri angoissé d’un homme. Le rugissement sauvage retentit
encore avec un timbre métallique, indescriptible : on aurait dit le
miaulement d’un chat enragé, une griffe d’acier rayant subitement une plaque de
verre.

Ils sortirent tous trois en courant vers la falaise. A la
lumière des foyers ils virent un homme du cabiai qui luttait avec une masse
allongée et flexible, laquelle faisait des bonds prodigieux telle une boule
d’argent poilue qui tournait en spirale autour de lui.

 

         
C’est un tigre de l’eau ! murmura Eugen,
horrifié.

         
Mein
Gott !
gémit Ilse.

 

Le chasseur de cabiai donnait des coups de machette
désespérés à droite et à gauche, mais le grand fauve, aussi rapide que la
lumière, rendait inoffensif le maniement sauvage de l’arme.

Les autres chasseurs de cabiai étaient déjà en train de
débarquer sur le banc de sable, mais il était évident qu’ils ne parviendraient
pas à arriver à temps pour cerner et achever à eux tous la bête. On entendait
les lamentations des femmes, les cris courageux des hommes, les aboiements
haletants des chiens.

Le terrible duel dura peu de temps, quelques minutes tout au
plus. Un canal de sang coulait déjà de la pomme d’Adam de l’Homme du Cabiai
jusqu’au bas de sa poitrine. Le grand fauve continuait à sauter tout autour de
lui avec une agilité incroyable. On voyait son pelage brillant taché par le
sang de l’Homme du Cabiai. A présent, c’était une boule rougeâtre, un tison
ailé à la longue queue telle une nébuleuse, se courbant d’un côté et de l’autre
dans ses furieux assauts, en tissant sa danse mortelle tout autour de l’homme
obscur. Il lui sauta une fois de plus à la gorge et il resta accroché à sa
poitrine car le bras de L’Homme du Cabiai était parvenu aussi à se refermer sur
lui, en lui enfonçant la machette dans le dos jusqu’au manche, de telle sorte
que la lame dut aussi se clouer dans son poitrail, tel un clou géant qui les aurait
fait fusionner tous deux.

Le cri de mort de l’homme et le feulement métallique de la
bête transpercèrent ensemble le tympan de la rivière. Ensemble leurs sangs
commencèrent à jaillir à gros bouillons. L’Homme du Cabiai et le Tigre des Eaux
demeurèrent un instant de plus dressés dans cette étrange étreinte, comme si
tout simplement ils se donnaient l’accolade, manifestant l’un pour l’autre une
amitié profonde, domestique, compréhensive.

Ensuite ils s’effondrèrent lourdement, l’un au dessus de
l’autre, sur le sable, au milieu des scintillements oscillants. Après quelques
instants l’animal demeura inerte. Les bras et les jambes de l’homme bougeaient
toujours pris d’une angoisse crispée de vie. Un Homme du Cabiai décloua, en la
tirant vers lui, la bête de la poitrine de l’homme, il l’égorgea et jeta sa
tête au museau allongé et aux atroces canines dans la rivière avec furie. Les
autres commencèrent à entourer le moribond.

Ilse se couvrait le visage de ses mains. La frayeur
étranglait ses gémissements. Eugen était rigide et pâle, ils avaient les poings
enfoncés dans son ventre. Seule Margaret avait contemplé la lutte d’un air
impassible et absent. Ses yeux secs et brillants regardaient vers le bas,
emportés dans la fixité absolue de l’inconscience ou du vertige. Seul le rythme
de sa respiration était plus agité. Par un pacte mystérieux avec les divinités
de la rivière, l’horreur l’avait épargnée. Perchée sur le tertre calcaire
illuminé par les foyers qui voguaient  à
la dérive, elle était devenue une petite déité, presque incorporelle, irréelle.

Les Hommes du Cabiai paraissaient ne plus savoir que faire.
Certains d’entre eux levèrent la tête vers la maison des Plexnies et ils la
désignèrent avec des gestes et des mots inintelligibles. C’était la seule
maison dans ces parages déserts. Ils délibérèrent. Ils se décidèrent enfin. Ils
chargèrent le blessé dans une pirogue. Toute la flottille traversa la rivière.
Ils débarquèrent à nouveau et escaladèrent la falaise.

Margaret, immobile, voyait monter vers elle, chaque fois
plus proches, les Hommes de la Lune. Elle voyait monter leurs visages obscurs à
moitié indiens. Leurs petits yeux dissimulés sous leurs cheveux noirs hirsutes
et durs comme du crin. Dans chacun de leurs yeux brillait un minuscule bûcher.
Leurs visages anguleux aux pommettes de pierre verte montaient peu à peu, leurs
torses étaient couleur de cuivre et noueux, leurs mains immenses, leurs pieds
cornés et plats. Au milieu d’eux venait le mort qui appartenait déjà à la
terre. Derrière lui montait les femmes en guenilles, maigres et aux seins lourds.
Ils montaient, ils grimpaient, ils rampaient vers le haut comme des ombres
collées à la falaise resplendissante. Avec eux montaient les étincelles des
bûchers, les voix gutturales, les plaintes d’iguane blessé d’une de leurs
femmes, les aboiements des chiens montaient en jaillissant de leurs gueules,
une odeur nauséabonde de plantes aquatiques montait aussi, de poissons pourris,
de fétidité de cabiai, de sueur…

Ils montaient, ils montaient toujours.

 

         
Partons d’ici, Gretchen !

 

Ilse l’agrippa et
l’emmena.

Eugen ramena la lanterne de la cuisine quand les Hommes du
Cabiai arrivèrent à la maison. Il sortit dans le couloir un lit de camp en cuir
et ordonna avec des gestes qu’on y déposât l’agonisant. Ensuite, il partit en
courant vers l’infirmerie afin de voir s’il pouvait encore secourir la victime.
A hauteur de la clôture, il cria :

 

         
Je reviens de suite Ilse ! Prépare de l’eau
chaude et des récipients propres !

 

Ilse va dans la cuisine, avec la peur au ventre et la tête
qui tourne. On l’entend s’agiter fébrilement dans l’obscurité rougeâtre. On
entend le bruit des ustensiles sur le feu.

Le scintillement de la lanterne fumante projette sur les
murs les ombres mouvantes des Hommes du Cabiai immobiles et silencieux. Même
les gémissements d’iguane ont cessé. On entend le sang tomber goutte à goutte
sur le sol. A travers les corps coriaces, Margaret voit le pied énorme de
l’Homme du Cabiai étendu sur le lit de camp. Elle s’approche un peu plus. A
présent elle voit l’autre pied. On dirait deux plaques calleuses, presque
dépourvues de doigts et de talons, traversées par de profondes fentes
provoquées par le frottement avec le bord coupant de la pirogue, creusées par
des lieues et des lieues, par des années et des années d’un destin d’errance à
naviguer par les couloirs du fleuve. Margaret pense que ces pieds là ne
marcheront plus sur le fleuve et elle est pleine de tristesse. Elle ferme les
yeux. Elle voit la rivière qui brasille, comme tatouée de lucioles. L’odeur de
musc, l’arôme fort et sauvage des Hommes du Cabiai a empli la maison, il lutte
contre la ténébreuse présence de la mort, il maintient en haleine le petit cœur
léger de Margaret. Il l’attire tout en l’angoissant. C’est l’odeur sauvage de
la liberté et de la vie. A ce moment là de nombreux éléments disparaissent de
la mémoire de Margaret. Sa volonté s’endurcit à travers une idée fixe et pleine
de tension qu’elle sent croître en elle. Ce sentiment la pousse à agir. Elle
s’approche d’un vieil Homme du Cabiai, c’est le plus grand et le plus vieux de
tous, il s’agit peut-être du chef. Sa main se tend vers la grande main obscure
et reste accrochée à celle-ci, tel un minuscule papillon blanc posée sur une
pierre de la rivière. Les foyers continuent à dériver sur la rivière. Le sang
tombe  goutte à goutte sur le sol. Les
Hommes du Cabiai sortent alors de la maison. L’espace d’un instant, leurs pieds
calleux raclent la terre du jardin en se dirigeant vers la falaise, en glissant
sur le sol, telles de véloces et rythmiques tortues. Ils s’éloignent. La rumeur
cesse. On entend à nouveau le sang du mort solitaire, abandonné dans le
couloir, qui s’égoutte. Il n’y a personne.

Ilse sort de la cuisine. La peur, la frayeur, la terreur, la
paralysent un instant comme un bain de chaux vive qui fissure tout son corps et
brûle même sa voix. Elle appelle ensuite sa fille en poussant un cri blanc,
délavé, qui bute en vain sur les murs plein de fissures :

 

         
Margaret…, Gretchen… !

 

Elle court vers la falaise. Le faufil des pirogues se perd
déjà dans le coude de la rivière, entouré de bûchers flottants. Les reflets
montrent encore pour un instant, avant de disparaître dans les ténèbres, les
cheveux de lait de Margaret. Elle flotte telle une minuscule lune dans l’une
des noires pirogues.

 

         
Gretchen…,  mein herzchen… !

 

Ilse revient en courant à la maison. Un fonds d’espoir
instinctif la meut. Peut-être que non ; peut-être qu’elle n’est pas
partie.

 

         
Gretchen…,
Gretchen… ! –son cri amer et sec acquiert déjà l’insistance sans mémoire
de la folie.

 

 

 

 

Elle arrive au moment où l’Homme
du Cabiai mort se lève de son lit transformé en un gigantesque mulâtre. Elle
l’entend rire et pleurer. Elle le voit marcher comme un aveugle en se cognant
contre les murs. Il cherche une sortie. Il ne la trouve pas. Peut-être que la
mort l’encercle à nouveau. Son rire résonne. Ses os résonnent contre le mur
d’enceinte. Ses pleurs et ses plaintes résonnent aussi.

 

Ilse s’enfuit à nouveau vers la
rivière, vers le talus. Les rouges foyers descendent au fil de l’eau.

 

         
Gretchen…,
Gretchen… !

 

Un coup de tonnerre sourd lui répond
à présent. Il surgit de la rivière, il emplit toute la caisse de résonance du
Tevikuary en explosant sous le ciel noir. C’est le gualambau des Hommes du Cabiai. Ilse se rapproche comme aimantée
par cette vibration sinistre qui emplit à présent toute la nuit. A l’intérieur
il y a Gretchen, à l’intérieur tremble le petit cœur de sa Gretchen… Elle
regarde vers le bas depuis le haut de la falaise. Elle voit beaucoup de corps,
les corps sans visage de nombreuses ombres qui se sont réunies pour danser sur le
sable au son du tambour de calebasse.

 

Tum-tu-tum… Tam-ta-tam… Ta-tam…
Tu-tum… Tam-ta-tam

 

Les pieds plats et les corps
d’ombre des Hommes du Cabiai s’agitent parmi la fumée blanche du banc de sable.

D’immenses dents de terre, de
feu, de vent, mâchent la corde aquatique du gualambau
et lui font vomir des coups d’archet sur les tempes de farine d’Ilse qui
résonnent tel un tonnerre de feu.

 

Tum-tu-tum…Tam-ta-tam…Tum-tu-tummm…

 

Dans le tambour de calebasse le
battement rythmique et sourd s’éteint peu à peu, il devient chaque fois plus
lent et ténu, plus lent et ténu. On discerne à peine le dernier roulement telle
une goutte de sang qui tombe sur le sol.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] De
l’espagnol paraguayen Carpincheros, substantif
dérivant de carpincho : ‘ cabiai’,
Cavia capibara. 
Il s’agit du plus gros
rongeur du monde, capi’ygua en
guaraní, ‘le seigneur des eaux’, proliférant sur les rives de la plupart des
rivières d’Amérique du Sud, du Venezuela à l’Argentine. Toute une population
libre et sauvage, qui errait en suivant le cours des fleuves, à la recherche de
son mode de subsistance, (la chair, la peau et la graisse de l’animal), dépendait
encore de ce magnifique et prolifique rongeur, à l’époque de la rédaction de
ces contes, au Paraguay, en 1953, d’où leur nom de Carpincheros.

[2] Cachiveos, en espagnol local, pirogue
indigène creusée à même un tronc d’arbre.

[3] Aujourd’hui
le village s’appelle Iturbe, sur les rives du Tevikuary, dans le département du
Guairá, à 60 km à l’est d’Asunción ; c’est là que Roa Bastos passa son
enfance et c’est aussi cette région qui est le berceau d’une de ses œuvres
majeures, Fils d’Homme.

[4] Nyctibius griseus, guaimingué ou urutaú en guaraní, de uru : ‘oiseau’ et táu : ‘fantôme’,  petit oiseau gris nocturne dont le chant
ressemble à un éclat de rire et qui se confond 
parfaitement avec son environnement.

[5] En
guarani, yacaré : yacaré-hu :
caiman sclerops
Schneid, yacaré-pita,
caiman latirostris
Daud.

[6] Du
guarani timbó : Enterelobium
tivbauva, E. contorriciliquum,
arbre d’environ quinze mètres de haut, originaire
du Nord Argentin et du Paraguay, au x larges branches et dont le bois, qu’il
soit blanc ou rouge,  résistant à la
torsion et à la compression, a de nombreuses utilisations et dont les fruits
ont la forme d’oreilles, d’où l’un des noms du timbo rouge: ‘timbo oreilles de
noir’.

[7]
Instrument de musique indigène, sorte d’arc musical dont le bout inférieur
traverse une calebasse, qui sert de caisse de résonance à l’unique corde, que
l’on fait vibrer avec une baguette mais aussi avec les dents…

Acerca de eroxacourthes

French traveller, writer and translator, foolish of Latin Amarica!!!
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