” De l’insule paraguayenne à l’insule mahoraise, par Eric Courthès, début de la dernière mouture de la conf du 20 09 06 au Collège de M’tsamboro

 

IV) De l’insule[1] paraguayenne à

l’insule mahoraise

 

 

« Tout d’abord, l’île te rejette, puis petit à petit,

insidieusement, l’île t’accepte.

Après l’île te prend, te surprend.

Enfin l’île te retient puis te dissout… »

Régis Airault

 

 

Eric Courthès

 

Conférence du mercredi 20 septembre 2006,

Collège de M’tsamboro , Mayotte

 

 

A)    Mes îles et mes voyages

 

            A1) Oléron

 

 

Je ne suis pas né sur Oléron, mais ma famille y est établie depuis deux siècles environ, et nous sommes considérés aujourd’hui comme des oléronnais à part entière…

 

J’y ai passé les plus belles années de mon enfance et de mon adolescence, de l’âge de sept à vingt-trois ans, avec par la suite d’incessants allers-retours, qui n’ont toujours pas cessé aujourd’hui…

 

On ne quitte pas son île comme on veut, et même si l’homme n’est pas une île selon Donne[2], son identification et son identité sont étroitement liées à celle-ci…

 

Île de lumière intense, qui à travers les soleils couchants de mon adolescence, fut le scénario, assis sur les dunes de l’ouest, de projection de mes premiers voyages, île qui t’invite donc à partir mais qui te retient éternellement…

 

Car c’est dans les retours et dans une vision extérieure que l’on redécouvre vraiment son île, la proximité et l’enfermement quotidien fermant toutes perspectives…

 

 


 

      A2) La Route puis Mayotte

 

 

      Puis c’est donc la Route et de nouvelles îles d’abord rêvées depuis leurs côtes respectives , telles les îles Aran en Irlande, les Galápagos en Equateur, l’île du Soleil sur le Titicaca, pour ne citer que celles qui m’ont le plus impressionnées, même ainsi projetées à l’horizon. Une succession ensuite de ports et de refuges-îles pour le routard tout au long de son chemin; Recife, Aracajú, Puerto Barrios, Puerto Cortés, Callao, Atacames, etc. Orphelin de mon île aux Larrons[3], je passais mon temps à mon insu à la reconstituer, de bouge en hôtel bon marché…

 

      Et en 89, après deux grosses bourlingues en Amérique Latine (83) et Centrale, (85) je rencontre mon actuelle épouse, au cours de la troisième en Argentine, une charmante jeune fille de San Miguel de Tucumán, dans le Nord-Ouest Argentin, la bien nommée « Fin du Monde » des piémonts andins…

 

Je présente en septembre 98 une thèse d’ethnolinguistique sur un foyer, -là encore l’île est présente-, d’irradiation linguistique bilingue, quichua/espagnol, à Santiago del Estero[4], la région voisine, et juste après nous nous envolons tous deux pour Mayotte…

 

Lors de ce premier séjour de 98 à 2000, c’est d’abord le rejet, -en ce qui me concerne-, qui s’impose. Comment supporter en effet un tel enfermement après tant de libertés ? Une telle humidité quand on ne supporte pas la chaleur ? Nous revenons donc au bout de deux ans, avec notre premier enfant conçu à Mayotte en 99, et avec l’idée de ne plus jamais y remettre les pieds…

 

Mais ensuite trois longues années en France, tout près pourtant de mon île chérie, des hivers froids et gris interminables, des gens qui ne sont pas là pour communiquer, échanger, qui n’ont aucun sens de l’humour, sauf exceptions, qui semblent tous accepter la monotonie et l’ennui…

 

Bien pire encore, qui cautionnent par leur silence, la « démocradure[5]» qui s’y impose à partir du dérapage d’avril 2002, et enfin la réforme des retraites en juin 2003, -un exemple parmi tant d’autres des régressions sociales dont nous sommes l’objet-, nous font alors considérer comme salutaire un retour possible à Mayotte…

 

A notre insu Mayotte nous avait profondément transformés, nous n’étions plus ni argentine ni oléronnais, nous étions devenus citoyens d’un vaste monde, où chacun peut encore changer d’adresse, et où l’on peut abolir les vaines nostalgies. C’est d’ailleurs l’impression que j’y eus en août 2003, au début de notre second séjour, je me souviens parfaitement avoir dit alors à mon épouse Roxana: « Nous sommes ici chez nous. »


Nous étions, -pour parodier notre ami Régis Airault ici présent-[6], prisonnier de la bulle humide à laquelle nous avions la première fois échappé, la parenthèse sur nous s’était refermée…

 

Alors, avec le soutien d’une femme- mère exceptionnelle, qui supporte tous les jours mes enfermements dans mon bureau insulaire, Mayotte allait devenir pour moi une bulle d’écriture, j’abolissais ainsi le manque d’espace extérieur en me créant de nouveaux espaces intérieurs[7]

 

 

            A3) Mon Paraguay

 

Mais il y eut aussi et surtout la révélation et découverte en juillet 2000, d’une nouvelle île, « une île de terre sans mer », et de son Génie National Augusto Roa Bastos, auxquels je parvenais à travers ma thèse d’ethnolinguistique sur le Nord Ouest Argentin et par le biais du bilinguisme…

 

En six ans cette « utopie réelle » du Paraguay et surtout cette double rencontre (2000-2005) avec don Augusto, vont susciter chez moi un documentaire, Un pays derrière la pluie, dont nous allons visionner à présent une petite partie, 9 articles universitaires, 3 essais dont un traduit en français, et même des fictions : Le livre et autres délivres, Société des Ecrivains, Paris, mai 2006.

 

DOCUMENTAIRE : « Un pays derrière la pluie » (2 ou 3 mn)

 

B) Du Paraguay à Mayotte, pour une « anthropologie des convergences »

 

Les parallèles, ou convergences, entre les deux îles, Mayotte et le Paraguay, sont évidents, il s’agit dans les deux cas de sociétés multiculturelles, malgré l’apparente domination des métis paraguayens pour ce petit pays latino-américain quasiment inconnu, et des mahorais pour Mayotte…

 

Pour le premier, on y parle 27 langues sur 400 000 km2[8], pour la seconde, on ne compte plus les communautés anjouanaises, comoriennes et malgaches, sans oublier la nôtre, celle fort minoritaire des M’zungus[9], et même si toutes ses cultures locales sont plus proches entre elles, la transculturation n’y opère pas non plus, c’est le règne de l’ignorance de l’autre, voire de son agression….

 

On entend par transculturation, une acculturation positive, des échanges bénéfiques et réciproques entre deux communautés qui cohabitent, or, ni ici, ni là-bas, ce n’est vraiment le cas…

 

Les récents barrages de Combani ( mai 2006) sont là pour nous rappeler qu’ici tout le monde rêve d’être français, tout en restant sur son quant à soi culturel, et que ceux qui le sont depuis peu ont tout simplement oublié d’où ils viennent… Ce qui explique des votes massifs dans certains villages de la Côte Nord Ouest et d’ailleurs, pour des candidats de droite et d’extrême droite que nous ne nommerons pas, mais qui brillent seulement par une politique de l’immigration particulièrement stupide et xénophobe[10].

 

Là-bas, c’est plutôt le contraire, un quart de la population, en y comptant environ un million de brésiliens sur six millions d’habitants, ne rêvent pas de devenir paraguayens, les mennonites, les japonais, les coréens, les ukrainiens, italiens et j’en oublie, qui se sont constitués en communautés indépendantes et fermées sur elles-mêmes, -telles des îles ou plutôt « insules » formant un archipel-, ne rêvent que d’une chose, préserver leur culture…

 

Quant aux communautés indigènes, 100 000 survivants environ aujourd’hui, et au moins 1 million et demi à l’époque de la Conquête, elles n’ont qu’un seul rêve, celui de survivre à un effrayant génocide, doublé d’ethnocide, qui voient les derniers groupes assaillis par des latifundistes brésiliens et mennonites[11], qui veulent s’emparer de leurs terres, et même des « paysans sans terre », souvent commandités par les mêmes gros propriétaires terriens, exploitant le bois, le maïs ou le soja sur des surfaces hallucinantes, au mépris des autochtones…

 

Voilà donc un Paraguay, une « île de terre sans mer », non pas paradis, -comme semble l’indiquer l’euphonie-, mais bel et bien enfer, où tous les mauvais coups furent et sont encore permis, la chasse organisée à certaines ethnies était encore monnaie courante à la fin des années 80 et de la dictature de Stroessner…

 

En mars 99, dix ans après le retour théorique de la démocratie, seule une résistance exceptionnelle des jeunes paraguayens, étudiants et paysans venus manifester de l’intérieur, put déjouer les plans de putsch de Lino Oviedo, qui avait fait assassiner le Vice-Président Argañas, -tous deux membres du Parti Colorado soit dit en passant, au pouvoir depuis Chaves en 1948-, et aujourd’hui réfugié au Brésil, comme son modèle nazi Alfredo Stroessner.[12]


 

 

En synthèse, s’agissant d’une île terrestre ou maritime, plus l’espace est réduit et isolé, et plus on fait n’importe quoi, les exemples ne manquent pas en la matière, et surtout en Amérique Latine….

 

                  C) Projet pédagogique : «  Vaincre l’insularité à Mayotte et ailleurs »

 

                  C1) Phase A : conférences, projection de documentaires, tout public, conseillées aux nouveaux arrivants, aux hommes politiques et décideurs économiques de l’île, Collège de M’tsamboro, 20 septembre 2006 :

 

                                                                 a) Insulitude,  Régis Airault

           

                                                                       b) Mon insule mahoraise, Nassur Attoumani

 

                                                                             c) De l’insule paraguayenne à l’insule                                                                                   mahoraise, Eric Courthès

 

            C2) Phase B : Travaux Pédagogiques Encadrés avec la classe de 303:

 

« L’insularité dans le monde hispanique », sept groupes :

 

ª) Cuba, Puerto Rico, República Dominicana

 

b) Baleares, Canarias

 

c) Galápagos, Isla de Pascuas

 

GRILLE D’INSULARITE/

REJILLA DE INSULARIDAD

 

 

«Grille d’insularité » : forme, surface, population, pouvoir politique, démocratie, nombres de langues et de communautés, contacts entre communautés, degré d’isolement ou d’intégration au monde, en ayant toujours à l’esprit les parallèles avec Mayotte, et de possibles recettes pour vaincre l’insularité encore grande ici…

 

Rejilla de insularidad : forma, superficie, población, poder político, democracia, número de lenguas y comunidades, contactos entre comunidades, grado de aislamiento o de integración al mundo, teniendo siempre en cuenta los paralelos con Mayotte, y las posibles recetas para vencer la insularidad aún muy grande acá…

            En faisant remplir à chaque groupe d’élèves une grille d’insularité, voir ci-dessus, qu’il devra digitaliser et reformuler à l’écrit et à l’oral, sans compter les exercices de traduction. En effet, les travaux de recherche sur internet et la digitalisation se feront en espagnol, en cours d’informatique. La sélection des informations se fera en histoire-géographie, les interrogations sur l’insularité en français, les traductions et reformulations en espagnol, publication finale par le C.D.P . de Mayotte.


 


[1] Le néologisme « insule » est un hispanisme, il provient de l’espagnol et du latin « ínsula », qui est à la fois un archaïsme synonyme de « isla » et désignait au Moyen-Âge une place forte entourée d’eau de toutes parts, plutôt de dimension réduite, une île terrestre donc comme le Paraguay. Rappelons aussi ici que don Quichotte feint d’offrir la « ínsula Barataria » à son écuyer Sancho, pour rétribuer ses services et que le concept d’ »insule » a donc à voir avec la fiction, le fantasme de pouvoir, l’utopie et l’ironie…

 

[2] «  No man is an island entire of itself, every man is a piece of continent…. », cité par Jean-François Reverzy dans “ Le transfert insulaire et ses itinérances”, Les Mercredis de Mamoudzou, Collège de M’Gombani, Mayotte, 10/12/03, p. 9/30.

 

[3] L’une des étymologies possibles d’Oléron : < ‘l’île aux Larrons’.

 

[4] Santiago del Estero, foyer d’irradiation bilingue argentin, Paris, Université de Paris X Nanterre, septembre 98.

 

[5] Eric Courthès, Le livre et autres délivres, Paris, Editions Le Manuscrit, mars 2006. Création tirée du néologisme en espagnol argentin : « democra/dura », par analogie sur dictadura : dictature.

 

[6] Faire une pause dans sa vie, Paris, Petite Bibilothèque Payot, 2004, p. 90 : « Les mahorais sont abrutis par le jeûne. Les wamuzungu par la chaleur étouffante. On se rejoint : sourires, hypoglycémie- défoncés par la léthargie ambiante. Tout le monde semble avoir fumé des pétards. On guette la lune, qui indique la fin du ramadan, et on attend le jour suivant. Cet univers balnéaire semble soudain dérisoire – illusoire. Ventilé par les roussettes luisantes d’humidité, on pense au coelacanthe, le poisson-fossile des profondeurs. Nous sommes dans l’origine du monde, un monde utérin et clos, où le bruit de la civilisation perce à peine.

 

[7] Selon Régis Airault, toujours lui, la meilleure façon d’échapper au syndrome insulaire c’est de s’échapper de temps en temps, de sortir de son île en voyageant : «  Mais à mon avis, la meilleure solution est de s’échapper régulièrement des îles, physiquement, par des voyages réguliers, seul salut pour une bonne santé mentale. Il ne faut pas attendre d’avoir touché le fond. », Le Mawana, n° 24, jeudi 10 juin 2006, p.6. On ne peut négliger pour autant le voyage intérieur comme remède contre l’insularité…

 

[8] On peut parler sans hésiter d’une nouvelle Babel reconstituée, en particulier dans le Chaco central, autour des prospères et attrayantes communautés mennonites, voir à ce sujet mon essai L’ insule paraguayenne, Paris, Editions le Manuscrit, mars 2006, pp. 90-91.

 

[9] Voir les autres groupes ethniques sur http://www.tflq.ulaval.ca/AXL/AFRIQUE/mayotte.htm

 

[10] Pour la dénonciation de cette politique de l’immigration désastreuse et de surcroît coûteuse, voir mes premières fictions, Le livre et autres délivres, Paris, Société des Ecrivains, mars 2006. Par contre, pour une politique intelligente de celle-ci, s’inscrivant dans une logique de coopération et de formation humanitaire, on peut saluer l’ouverture récente, par le Vice-Rectorat de Mayotte*a, de deux C.A.P. à Anjouan… Pourquoi a-t’ on mis si longtemps pour réaliser une idée aussi simple… ???

 

*a :Cfr. Mayotte Hebdo, n° 294, Mamoudzou, 30/06/06, p. 7.

 

[11] Voir L’insule paraguayenne, ibid. p. 72

 

[12] Celui-ci, en décédant le 16 août 2006, vient de provoquer, pour la première fois de sa vie, la liesse populaire au Paraguay, les paraguayens sont en effet habitués à enterrer, voire à déterrer, les plus grands dictateurs et à danser sur leurs tombes, mettant fin dans l’exutoire collectif et populaire à des années de frustrations terribles…

Acerca de eroxacourthes

French traveller, writer and translator, foolish of Latin Amarica!!!
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