Calques syntaxiques du quichua de Santiago del Estero sur l’espagnol local

            III) CALQUES SYNTAXIQUES DU QUICHUA SUR L’ESPAGNOL LOCAL

III A) LE GERONDIF D’ABLATIF                                                          

 

            Cet  emploi est  répertorié par KANY (1969, p285) dans des zones bilingues de substrat quichua: le N.O.A et l’Equateur. Cette véritable locution quichua est le résultat de la transposition d’une structure indigène dans l’espagnol local. Il s’agit d’employer comme thème de la phrase, au début de la chaîne syntaxique, le pronom interrogatif ¿qué? comme prédicat du gérondif, d’un verbe d’action en général, ce qui s’avère étranger à l’espagnol standard.

            Dans ces syntaxies gérondives à valeur ablative, l’espagnol est complètement dénaturé, le locuteur bilingue ou ses descendants changent de langue sans en changer le code, ils parlent castilla en pensant quichua:

 

"¿Qué dic/iendo has traído ese caballo?"

   1             2

Ima/ta  ni/s cha caballuta apamunqui?

                                       1        2

"¿Qué hac/iendo has caído?"

 

Ima/ta rua/s urmanki?

 

                                   "¿Qué sab/iendo che, le has dicho?"

                       

Ima/ta Yacha/spa/chu?

                                  

                        Dans ces trois exemples suivis de leurs traductions en quichua, nous avons isolé le pronom interrogatif qué et son exacte concordance en quichua: ima/ta, ainsi que les morphèmes de gérondif en espagnol et en quichua: -ando, -iendo=-s, apocope de -spa, en quichua de Santiago.

                        Selon César ITIER[i], le suffixe nominalisateur de gérondif -spa dit que "l’action désignée par le verbe au gérondif est simultanée ou antérieure à celle du verbe principal et que le sujet du verbe au gérondif est identique à celui du verbe principal de la phrase: taki-spa hamu-n peut signifier "ayant chanté il est venu" ou "il est venu en chantant." Il s’agit donc d’un calque sur un gérondif d’ablatif, et dans ces trois exemples, nous remarquons qu’en effet, il n’y a qu’un seul sujet et deux actions simultanées ou avec une légère antériorité du gérondif d’ablatif .[ii]

                        La causalité est dans l’antériorité ou la simultanéité de la première action et c’est véritablement cet aspect de la langue quichua que l’on retrouve en  castilla. Cet emploi synthétique, en ce sens qu’il évite une question plus longue: ¿Qué diciendo?= ¿Por haber dicho qué antes de que llegaras( has traído tan tarde ese caballo)?, est d’une grande fréquence en castilla, on peut supposer qu’il est présent aussi dans l’espagnol d’autres zones bilingues quichua/espagnol.

Voici quelques exemples de plus, pour finir, qui témoignent de cette fréquence:                                                                                                               "          "¿Qué haciendo has venido tan temprano?"                         


            "¿Qué diciendo vas a salir tan elegante?"                                           

 

            "¿Qué pensando has ido a verla?"

 

Nous avions qualifié jusqu’à aujourd’hui cet emploi du gérondif de causal, son sémème est en fait beaucoup plus riche, calqué qu’il est sur le morphème nominalisateur -spa-, il dit comme lui l’antériorité, la simultanéité entre deux actions avec un seul sujet.

 

            III B) AUTRES EMPLOIS DU GERONDIF

           

            III B.1) APRES DES VERBES DE MOUVEMENT

 

            En quichua de Cuzco, le gérondif est rendu par un suffixe et deux infixes différents. Quand il s’agit d’une action isolée, il correspond à la forme progressive et se rend par le suffixe verbalisateur -sha-., ce "morphème aspectuel"[iii] se combine avec tous les temps, c’est ce que nous avions appelé dans notre thèse "l’aspect d’actualité, c’est à dire  l’aspect cursif.

Quand il s’agit de deux actions simultanées ou que la première est légèrement antérieure, il est soit rendu par le suffixe nominalisateur -spa, quand les deux sujets sont identiques, soit par -qti-, quand les deux sujets sont différents.

 A Santiago, le progressif -sha- est connu sous la forme -shca ou -chca, avec le même signifié, le gérondif d’ablatif -spa s’apocope en -s, avec le même signifié, quant à -qti-, il  est connu sous la forme -pti, et il peut s’employer à la fois pour des sujets identiques et différents, ce qui le différencie de -qti-[iv]

Une telle complexité dans l’emploi du gérondif en quichua ne pouvait déboucher que sur de nombreux calques en castilla, en particulier avec des verbes de mouvement, qui servent de semi-auxiliaires en espagnol:

 

"Vete yendo."

 

"Andate yendo."

 

"Ite yendo."

 

Ces trois emplois étrangers à l’espagnol standard, ( ils n’y auraient d’ailleurs aucun sens, comment concilier en effet le procès inaccompli de l’impératif et le procès en accomplissement du gérondif?), peuvent être traduits en quichua de Santiago par "Ri/spa/ri. Cette  chaîne syntaxique y est tout à fait familière, Ri/spa-=yendo, étant considérée comme une subordonnée de temps, qui dit la simultanéité, en ce cas, entre deux actions de sujet identique, alors que Ri– est une principale.

  On remarque le même type d’emploi avec venir, avec cette fois une opposition aspectuelle entre le procés accompli d’un passé composé et le procès en accomplissement du gérondif:

 

            "Ya he venido comiendo."

 

            Na micu/s amuni.

 

Là encore, on retrouve deux actions de sujet identique, avec une légère antériorité pour la première, ce qui correspond parfaitement à l’emploi de -spa, par contre, en espagnol, cet emploi n’est pas naturel, on aurait plutôt dit: "Ya he comido.", pour décliner une invitation à manger.                             

                        L’opposition entre le procès accompli d’un passé simple et le gérondif est encore plus frappante dans l’exemple qui suit:

 

                                   "Cuando vino yendo le había avisado a su tío."

 

                                   Amup/pti/n ri/s tiun/ta huilla/sakara.

 

                        On a cette fois ci, une temporelle qui dit aussi l’antériorité, traduite en quichua par -pti-, le nominalisateur, et l’apocope de -spa>-s, pour le gérondif: -iendo,   on assiste donc, en ce cas, à un double calque. En espagnol standard, on aurait employé Al+ infinitif: Al llegar, lo avisó a su tío.

                        L’exemple suivant est encore plus intéressant, car nous avons cette fois ci, deux sujets différents, ce qui justifie l’emploi de -pti-, qui, comme on l’a vu, dit , soit deux sujets identiques, soit deux sujets distincts. Cet infixe dit donc à la fois la simultanéité des  deux actions, traduite par cuando, et la distinction entre les deux sujets, alors que -spa>-s dit le gérondif:-iendo. Nous avons donc là encore un double calque, qui n’évite pas l’ambiguïté entre les deux sujets, alors que -pti- le permet en quichua:

 

                                   "Cuando vino huyendo lo siguió."

 

                                   Ayqe/pti/n ri/s segui/sakara[v]

 

                        On trouve enfin un emploi de volver+gérondif, avec inversion du syntagme: yendo vuelven; l’apocope de -spa>-s, dit la simultanéité entre deux actions différentes, avec un seul sujet: cabra-, ce qui justifie aussi l’inversion du syntagme en espagnol, puisqu’en quichua , ri/s est considérée comme une subordonnée, qui précède nécessairement la principale: amun/cu:

 

                        "Yo largo mis cabras y yendo vuelven."

 

                                   Cabraniy/ta paskani y ri/s amu/n/cu.

"

                        On constate dans tous ces exemples que les calques sur les deux suffixes de gérondif quichua: -pti– et –spa, ont provoqué avec ces verbes de mouvement, des emplois agrammaticaux qui ne peuvent se justifier que par la syntaxe indigène.


                        III B.2) AVEC LE "CITATIF"  DECIR[vi]

 

                        Nous avions qualifié cet emploi de "rapportatif" , dans notre thèse[vii], traduction littérale de l’espagnol "reportativo", en ce sens que le locuteur rapporte ce qu’il a entendu dire par quelqu’un d’autre. Depuis, nous avons constaté que cet emploi citatif correspond exactement à celui du quichua: -s/-si, ce suffixe modal, "dont la fonction est de signaler le type de connaissance que celui qui parle a de ce qu’il dit.",  dit la relation entre deux phrases:

 

                                   "Dice que dice diciendo."

 

                                   Ni/spa/s ni/n"

 

                        On emploie -s après voyelle et -si après consonne, ces deux allomorphes en distribution complémentaire sont des "particules", ils occupent la position la plus externe dans le mot; -s, ici spa, dit  -iendo , les deux sujets identiques et la simultanéité, il justifie donc le redoublement de decir en :castilla: dice que dice,

alors que -s,  placé après la voyelle -a, dit qu’on rapporte quelque chose que l’on tient de quelqu’un d’autre, de façon emphatique. On voit donc que toute la chaîne syntaxique, si bizarre en ce cas, de la castilla, est une recréation totale à partir du quichua et qu’en fait, il y a non seulement un calque sur le gérondif -spa mais aussi sur le citatif -s.

                        On trouve cet emploi dans les contes populaires pour faire le lien entre deux métadiégèses[viii], il emphatise le récit  et semble provenir directement d’un calque sur la langue indigène, tant il est étranger à l’espagnol standard.

 

 

                        III B 3) AVEC LE ‘DESIDERATIF’ QUERER

                       

                        En quichua de Santiago, tout comme dans celui de Cuzco, il existe un suffixe de ‘désidératif’: -naya, qui  connaît en général à Santiago un allègement du signifiant, par l’élision de la semi-voyelle /y/>,-naa, "Expresa el deseo (o necesidad física) de realizar una acción; también señala la inminencia de una acción (en el caso de fenómenos meteorológicos)[ix] .

                        En castilla, on retrouve le même type d’emploi, pour dire l’aspect imminent d’une action, dans le domaine climatique:

                                  

                                   "Viene queriendo llover."

 

                                   Para/naa/s amu/n"

 

                                   "La chacra se está queriendo secar."

 

                                   Chacra chaquicu/naa/s tia/n."

 

                        Il se produit encore en ce cas deux calques sur la langue indigène, -s dit l’ antériorité entre le verbe au gérondif queriendo et le verbe principal llover, les deux sujets identiques et -iendo, -naa- dit quer-. On retrouve donc la complexe combinatoire du quichua en castilla, par calque syntaxique, par un changement de langue sans en changer le code, une fois de plus.


                        De plus, d’un point de vue ethnologique, on peut voir dans ces emplois, qui sont en compréhension médiate des métagoges, sans doute un héritage des cultes incaïques aux éléments naturels, considérés par les Incas comme des fétiches: .huacas[x]. Ou encore la consolidation par ceux ci d’un emploi ancien de querer , présent dans Mio Cid, au vers 235.

 

                                   "Apriessa cantan los gallos e quieren quebrar albores."

                                                                        

                        Quoi qu’il en soit, il  est transparent que le ‘désidératif’ -naa- du quichua de Santiago a provoqué cette structure syntaxique originale en espagnol, en effet, on peut trouver, dans l’absolu, dans cette langue un emploi de venir queriendo, mais appliqué à la pluie ou à un champ de maïs, cela semble plus difficilement concevable. Alors qu’en castilla, cet emploi est tout à fait courant, traduit qu’il est directement de la langue indigène.

 


[i] César ITIER: Parlons quechua. La langue du Cuzco. Editions L’Harmattan, 1997, p83.

[ii] Traduction de "Gerundio de ablativo": Miguel Angel MOSSI (1889, p 160).

[iii] César ITIER (1997, p8O,p83).

[iv] Voir à ce sujet, l’excellent site sur le Net, de Jorge ALDERETES: http://webs.satlink.com/usuarios/r/rory/Cap4-3.htm ou/Cap4-5.htm

[v] Voir le chapitre suivant pour l’emploi du plus-que-parfait.

[vi] Voir César ITIER, (1996, p 96 et 97).

[vii] Voir thèse à la p186.

[viii] Cantos y refranes de Belén, Catamarca, María Ynés de NÚNEZ RAIDEN, Bueno Aires, Editorial Guadalupe, Biblioteca pedagógica,1995, p75.

[ix] Jorge ALDERETES, cf note 18.

[x] Rafael KARSTEN, La Civilisation de l’Empire inca, Editions Payot et Rivages,1952, 1993, p182. Selon ce spécialiste, ce mot vient du verbe waqay: pleurer en quechua de Cuzco.

Acerca de eroxacourthes

French traveller, writer and translator, foolish of Latin Amarica!!!
Esta entrada fue publicada en Article sur le quichua de Santiago del Estero, Eric Courthès, Crisol n° 3, Paris X,19999. Guarda el enlace permanente.

Responder

Introduce tus datos o haz clic en un icono para iniciar sesión:

Logo de WordPress.com

Estás comentando usando tu cuenta de WordPress.com. Cerrar sesión / Cambiar )

Imagen de Twitter

Estás comentando usando tu cuenta de Twitter. Cerrar sesión / Cambiar )

Foto de Facebook

Estás comentando usando tu cuenta de Facebook. Cerrar sesión / Cambiar )

Google+ photo

Estás comentando usando tu cuenta de Google+. Cerrar sesión / Cambiar )

Conectando a %s