L’île vue par Godfrey Baldacchino, Island Studies, University of Charlottetown, Canada

 

DE LA FORME ET DES DIMENSIONS DE L’ÎLE

 

Demandez qu’on vous dessine une île vue des airs sur une feuille de papier et vous obtiendrez sans doute la forme stylisée d’une parcelle de terre entourée d’eau sans beaucoup d’autres détails. Le dessin ne débordera pas de la feuille. L’île sera plutôt ronde.

 

Comment l’expliquer? Les îles – des centaines de milliers dans le monde réel et encore plus dans le monde fictif – sont de toutes formes et dimensions. Rien n’oblige à faire tenir la totalité d’une île sur un carré de papier. Le Groenland, la Nouvelle-Guinée, Bornéo, Madagascar, l’île de Baffin, Sumatra … chacune d’elles n’y entrerait que vue de l’espace. Et elles ne sont pas rondes. En fait, aucune d’elles ne l’est et rares sont celles qui le sont presque.

 

La réponse se trouve peut-être dans notre besoin obsessif de tout contrôler, de concevoir l’île comme un ensemble fini, mise en capsule par notre désir, dessein et stratégie. À l’instar de Robinson, est-on autre chose que roi de sa propre île (Redfield, 2000 : 12)? Sphérique et géographiquement circonscrite, l’île est aussi facile à prendre, à posséder ou à manipuler qu’à étreindre et caresser. Tout comme nous prend, peu après notre arrivée, le brûlant désir de gravir son plus haut sommet pour l’« embrasser toute » du regard. De ce point de vue, le dessin d’une île tiendrait aisément sur une feuille de papier. Les îles nourrissent-elles l’imagination et la mythologie parce qu’elles sont un espace clos et séparé ? Leur rotondité y contribuerait.


UNE ÎLE, C’EST…

Bref, on croit pouvoir gérer les îles. Cette impérieuse nécessité explique peut-être l’abondance des dires sur les îles et les insulaires, ou sur ce qu’ils sont censés être. Combien de fois, a-t-on lu ou entendu qu’une île est ceci, qu’un insulaire est cela. Comme si on ne pouvait renoncer à l’image trop puissante de l’île ou résister à cette tentante occasion de se prendre pour Dieu. On crée les îles à notre ressemblance (Dening, 1980). Certains sont d’inconditionnels « îlophiles » qui vont d’île en île et en adoptent le mode de vie comme s’il s’agissait d’une carrière – ou d’un pèlerinage? –, incapables sans doute de cerner avec précision pourquoi elles les fascinent tant. D’autres sont le parfait contraire, « îlophobes » invétérés, effrayés tant par les vérités chtoniennes et cabalistiques tapies sous le pittoresque des décors insulaires que par le danger réel de s’échouer. Peu importe, la plupart d’entre nous confessent avec beaucoup trop d’aisance notre incorrigible « îlomanie » : nous consentons volontairement à « l’ineffable extase » des îles. Avec leur charme mystérieux, elles nous obsèdent, nous excitent, nous terrifient (Durrell, 1960 : 1; voir aussi Clarke, 2001 : 9).

 

PIÈGES

Parler des cultures insulaires est donc très alléchant, mais rempli de difficultés. Si la tentation de définir reste forte, il est imprudent de les catégoriser comme si elles représentaient un genre ou un type particulier. Ce serait réduire et dévaloriser leur infinie diversité qui est un des traits marquants de ces laboratoires d’innovation de la nature, du point de vue biotique et humain. Seuls les partisans du déterminisme environnemental, comme la géographe Eileen Churchill Semple (1911) ou le psychologue Abraham Moles (1982), ont postulé l’existence chez les insulaires de certains caractères universels. En attendant, les îles ont occupé l’imaginaire occidental moderne avec tant de force qu’elles ont engendré des fictions et des mythologies complexes. Folklore et enchantement font autant partie de la culture insulaire que des considérations plus pragmatiques, et le marketing touristique les exploite à fond.

 

DUALITÉ

Le plus utile à mon avis, c’est de voir l’île comme une dualité qui présente les cultures insulaires comme la juxtaposition et la confluence de l’accord entre des réalités locales et mondiales, entre des allusions sémantiques intérieures et extérieures, entre amarrer ici tout en se préparant à démarrer vers là-bas. L’île est un monde ; toutefois l’île implique le monde. Négocier ces antinomies est un passage presque obligé. Ou, pour être plus précis, la seule façon de leur échapper, c’est, règle générale, l’exil.

 

ICI MÊME

Samuel Selvon nous rappelle qu’une île est un monde (voir An Island is a World, Selvon, 2000). C’est un univers en miniature; une communauté, une société, une écologie, une économie en bulle. Elle dicte à ses habitants un lourd sentiment d’identité ethnique originelle, ainsi qu’un net sentiment de différence entre eux et tous les autres, visiteurs visibles ou résidents invisibles des « continents » par delà l’horizon. Elle protège et préserve ses citoyens par un régime axé sur les personnes et composé d’obligations, de réciprocité, de famille, de commérages familiers, de connaissances supposées, de traditions, de capital social, de réseaux, mais aussi d’anti-réseaux, articulés souvent dans une langue propre ou dialecte, et par une compréhension singulière du temps, de l’espace et des convenances. La « gestion de l’intimité » (Lowenthal, 1987) et la propension au monopole s’exercent dans une complétude (Baldacchino, 1997). Un paysage insulaire est très bien connu, trop bien; les rapports humains sont souvent profonds et excessifs. Les institutions sont délaissées en faveur « d’amis d’amis » (Boissevain, 1974), les images de marque suscitent la méfiance, les conflits de rôles sont monnaie courante, les individus chargés de fonctions bureaucratiques prêtent flanc. Le rivage, avec son contour changeant, est un attrait puissant, une source de malaise psychologique et, souvent, un terrain âprement disputé. Quant à la mer omniprésente, si elle expose aux risques qui causent parfois des pertes de vie (rendues maintenant dramatiques avec le réchauffement climatique et la hausse du niveau des mers), elle représente aussi un moyen de subsistance et une protection contre les invasions.

 

JUSTE LÀ

On peut bien tenter de représenter ou de réinventer l’île comme un univers clos – en tant qu’expression de l’insularité –, mais, dans son essence, l’île excède aussi l’immédiat. Seuls des lieux comme l’île de Pâques / Rapa Nui ont engendré des cultures insulaires qui ont oublié l’art de la navigation et sont devenues incestueuses et condamnées, victimes d’une consommation frénétique insoutenable (Diamond, 1995). Par définition, les insulaires sont d’abord des colons ; puis marins, pirates, pêcheurs, voyageurs, marchands, courtiers, gardiens de prison, autochtones heureux, intendants verts, immigrants et pas nécessairement dans cet ordre. Les insulaires font des économies de compétences et peuvent donc être en partie ou en tout ce qui précède à un moment donné ou l’autre, et ce, avec plus ou moins de conscience critique. Les cultures insulaires sont mobiles, dynamiques, reliées. Certaines îles ont été intentionnellement colonisées ou construites comme plateformes mondiales ou sites de transit. Leur ouverture est une ouverture anxieuse et pourtant nécessaire au commerce, aux visiteurs (touristes), aux spécialistes, aux recettes du Grand Ailleurs. Le cargo toujours espéré engendre une dépendance généralisée et chronique, mais aussi un besoin irrépressible d’exercer du contrôle sur ce commerce et son contenu.

 

ÉPILOGUE

Cette réflexion mène où ? À notre point de départ : à la diversité et au métissage remarquables des formes et des expressions culturelles; à l’attachement obstiné aux terres insulaires et à leurs caractéristiques naturelles et humaines; à la célébration durable de la « mondialocalité » de la vie des îles (d’après Courchene, 1995).

 

REMERCIEMENTS

Je remercie Jean-Yves Vigneau de m’avoir invité à écrire cet article, une tâche que j’ai acceptée avec plaisir. J’espère que sa lecture en procurera autant.

Godfrey Baldacchino

ISLAND SHAPES, ISLAND SIZES

 

(Traduction, F.Charron))

Acerca de eroxacourthes

French traveller, writer and translator, foolish of Latin Amarica!!!
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