LE LIVRE ET AUTRES DELIVRES

LE LIVRE ET 

 

AUTRES DELIVRES

 

 

 

 

 

 

Compilation : Eric Courthès

 

Illustrations: Señor Karamba

 

 

 

NOTE DE L’AUTEUR :

 

 

 

            L’architecture textuelle de ce recueil prouve clairement que les limites génériques ne sont qu’illusions de ceux qui ne voient que des formes, là où ils devraient sentir que l’homme est un Livre multiple et unique à la fois …

 

            Qu’il est parfois un ermite fatigué de la vie, qui claironne ses dénis de la société, ou un Auteur admiré qui avant de mourir converse une dernière fois avec ses personnages, et cet écrivant peut aussi s’installer dans la tête d’un petit dictateur de pacotille, pour mieux le détruire de l’intérieur…

 

            Il peut être encore un jeune marin victime des Naufrageurs, ou encore un voyageur qui frémit de plaisir dans l’impénétrable Chaco.

 

            L’ auteur de ces lignes tracées pendant les vingt dernières années de sa vie est un Fils d’Homme comme les autres, peut être un petit peu plus rêveur et jouisseur mais c’est tout…

 

Et en tout état de cause, il ne reproduira ici que son semblable, comme l’aurait dit l’illustre don Miguel de Cervantes Saavedra,  sous diverses formes, arrachées à la routine et à l’ennui, un dimanche solitaire ou au coin d’une route, « un écrivain de jours fériés », comme aime à se définir l’Auteur qui a inspiré en grande partie ces lignes…

 

J’ai nommé Augusto Roa Bastos, qui lui aura donné à réfléchir sur le Texte et ses marges, sur ses absences, sur ses manques, sur l’endotexte du narrateur-écrivant, sur le rôle de l’auteur qui doit savoir modestement s’effacer, et ne plus être qu’un compilateur, de ses histoires mais surtout de celles des autres, car qui peut prétendre inventer quoi que ce soit…

 

Ces histoires que vous allez lire, arrachées à cinq auteurs différents, tour à tour et en même temps, nouvelles, théâtre et poésies, ne sont pas des compartiments étanches, elles instaurent de nouveaux liens entre elles en se fondant dans ce recueil, hypertextes parfois d’un Génie paraguayen, du Grand Cervantès lui-même, elles ne sont que les manifestations ponctuelles de l’écriture du Livre universel et babelien, qui n’aura trouver ici qu’un bien fragile relais…

 

            Puissiez-vous, vous aussi un jour, à nouveau me succéder, pour que cette histoire n’en finisse jamais d’être racontée, car qui pourra prétendre l’avoir jamais achevée…. ???

 

            Puissiez-vous, vous aussi, un jour vous raconter, sans jamais vous nommer, et dans la ronde folle de la fábula vous laisser entraîner…

 

                                                                                 

 

TABLE DES MATIERES

 

 

1)           LE LIVRE (6-10)

 

2)           BOMBARDINI (11-14)

 

3)           1616 (16-53)

 

4 ) MOI, SARKOUSETTE LE SUPRÊME (54-103)

 

5 ) LA PLAGE DES LAMENTATIONS (104-109)

 

6 ) CANTITO PARAGUAYO (110-117)

 

7) PAROAGUAY (117-118)

 

8 ) LE POISSON REMOROA ( 119-120)

 

 

 

LE LIVRE

 

 

 

 

            Iker BOUTIN, depuis sa plus tendre jeunesse, s’endormait tous les soirs en récitant un livre, quel livre ? Il ne le savait point, le fait est qu’à ce moment précis qui précède l’endormissement, les pages et les lignes et les milliers de petits caractères commençaient  à défiler dans sa tête, sans qu’il pût intervenir en rien dans cette logorrhée infernale. Cela avait parfois quelques conséquences fâcheuses sur son comportement, il était distrait au possible, il lui arriva même de passer une journée d’hiver entière au collège en charentaises…

 

            Il faut dire qu’à ces flots d’écrits défilant à toute vitesse devant ces yeux, il fallait ajouter des cauchemars récurrents qui agitèrent son enfance, l’empêchant d’en jouir pleinement, tout en lui donnant une conscience précoce de la peur…

 

            La maison était ancienne, au 8 rue Louis BARTHOU, à une encablure de la rue Pierre LOTI, dans une petite bourgade insulaire de l’Atlantique, que vous reconnaîtrez tous…Elle semblait agitée par dix mille démons quand la tempête s’en emparait, et même par les nuits calmes d’hiver, Ils avaient coutume de lui rendre visite et de le réveiller en sursaut, comme s’il avait été jusqu’au climax du Livre qui le possédait tout entier…

 

            Il provoqua d’ailleurs une grande frayeur chez sa professeur de français, Mme HOURIN, en effet, en 5 ème, quand celle-ci demanda de raconter un rêve à l’ensemble de la classe, il lui en fit une bonne douzaine de pages, avec des poursuites dans des tunnels, des cloaques, des personnages complètement hideux, tirés de ses rêves, qui eurent un effet certain sur la dame, célibataire littéro-clitorée-endurcie de 39 ans et du genre à s’inscrire dans un club de trentenaires pas mariables, jusqu’à la fin de ces jours.

 

            Iker était donc un enfant peuplé de chimères, on lui avait soufflé dans la famille, que ses ancêtres étaient des descendants de corsaires espagnols, qui d’ailleurs faisaient partie des Visiteurs de la rue Louis Barthou, au même titre que les VAUZELLE, qui avaient habité cette même maison, une bonne centaine d’années auparavant, et que d’autres monstres tout à fait inidentifiables, si ce n’est une Vierge Blanche, qui avait coutume de léviter dans sa chambre, baignée de lumière et irradiant la Bonté…

 

               Mais revenons en à son livre, celui qui le faisait plonger en fait dans ces abysses d’où seul un cri te tire, seul la Peur poussée à son paroxysme et ton cœur qui bat, qui bat à se rompre pour toujours, une enfance qui rime avec Mort, une enfance qu’ Iker traîne comme un triste sort, qui le fait paraître fatigué le lendemain à l’école, comme absent, en ce sens, la géométrie a toujours eu pour lui, la saveur d’un voyage qu’il ne pourrait plus jamais entreprendre…

 

            Mais dans l’ensemble et malgré ces lacunes en mathématiques, l’enfant obtenait des résultats somme toute corrects, ses parents bien entendu étaient alarmés par autant de cauchemars à répétition, qui privaient l’ensemble de la famille de sommeil, mais ils attribuaient cela aux défauts, comme ils disaient, de la vieille et lourde bâtisse de pierres, penchée comme un navire austère, échouée sur l’estran, peuplée de naufrageurs ultimes qui renigeaient les corps là sous ses yeux, dans la chambre du rez-de-chaussée de la rue Louis Barthou…

 

            L’  île était d’ailleurs peuplée de ces descendants, pas si lointains, des naufrageurs, à La RENIGEASSE, petit village plein ouest, ou à CHAUTRE, au Nord Ouest, les autochtones avaient l’air de se lever le matin, en mangeant de l’humain, les familles CROCHET ou COQUET, étaient la parfaite illustration, du dure passage de la liberté de l’arraisonnement, à l’ennui des pêches de cabotage, qui ne rapportaient rien…

 

            Iker passait donc ses nuits à se battre avec des fantômes de naufrageurs ou de naufragés, âmes errantes qui peuplaient l’île la nuit, et le privaient de sommeil, c’est peut-être

leurs histoires qu’il entendait le soir avant de s’endormir, des récits d’agonie et de repentirs, qu’ils n’avaient eu ni le temps ni le loisir d’écrire, des fictions qui parcouraient les nuits et se fixaient dans les esprits des enfants rêveurs, en effet, qu’est ce qui prouvait qu’il était vraiment le seul ? Quant à ses journées, au collège ou dans la rue, avec son frère Carlus, il les passait à répéter les bagarres et les forfaits des boucaniers ailés qui habitaient ses nuits. Il ne se passait pas un jour sans un défi, sans une rencontre avec les bandes rivales, et parfois, ils n’étaient pas trop de deux, pour revenir à peu près indemnes à la maison, en effet, le droit de varech des rejetons des pilleurs d’épaves, s’était transmis de génération en génération, dans l’Ile des Larrons…

 

            La Peur, il la connut un soir de tempête, quand il dut remonter, à la nuit tombante, seul, cette interminable ruelle des JAULINS, et que le vent du Noroît semblait tout gifler sur son passage, l’Ile des LARRONS, prisonnière des flots, vacillait sur ses sismiques assises, Iker devait marcher seul jusqu’à RULONG, à un kilomètre de la maison, par une ruelle épouvantable, il avait l’air d’un petit pantin, avec son pot de lait, et ce soir là, il crut voler. Sur le chemin du retour, la peur et le vent aux trousses, Iker vola littéralement, et crut atteindre la rue Louis Barthou, sans poser une seule fois un pied au sol, un peu comme dans ces rêves de toute puissance, où quelque chose nous emporte, sur un tapis volant, ou roulant, en l’occurrence…

 

            Et puis il y avait ce satané Livre qui tournoyait dans sa tête tous les soirs, qu’il ne faisait qu’entrevoir, comme ses rêves qui vous filent sous le nez, juste au dernier moment, juste quand on comprend. Il voyait bien des pages, des caractères, mais ne comprenait rien à ce charabia, à ce charivari de mots qui défilaient à une vitesse hallucinante devant ses yeux mi-clos. Il n’en parla évidemment jamais à personne, seuls ses camarades de chambrée à l’internat de ROCHEFORT, remarquèrent que tout ce qu’on lui disait dans la journée, l’imprégnait complètement la nuit et resurgissait en rêves, en éclats de voix, en conflits, sans compter d’hallucinantes déclinaisons en latin, intrigant pour un élève qui n’en avait jamais fait…

 

C’était là sans doute les seules manifestations visibles ou plutôt audibles de son Livre, Iker, devenu adulte, brûlait d’en savoir plus, il fit donc des études de psychologie pour essayer de cerner un peu mieux son problème, mais celles-ci ne le menèrent qu’à des impasses, à des cas d’école qui n’avaient rien à voir avec son statut d’Homme- Livre, d’homme habité par un livre, qu’il ne peut déchiffrer et qui le transporte tous les soirs vers les rêves…

           

            Il devint péniblement professeur dans un petit collège de banlieue, ce livre-rouleau qui défilait devant ses yeux ne le quittait jamais, l’obsédait, en effet, son magnétophone intime allait bien au delà de la pire des endophasies, son loquele avait tout l’air d’un parfait cas de schizophrénie, et il continuait à s’endormir tous les soirs, avec ce livre indéchiffrable, les spécialistes du sommeil qui l’analysaient, ne lui apportaient pas de solutions plus concrètes, que signifiait donc ce pré-rêve en forme de rouleau qui le catapultait dans les bras de Morphée ?

 

           

            Il se pencha alors vers les connaissances cosmogoniques des amérindiens, et il découvrit bientôt que de nombreuses ethnies utilisaient des capteurs de rêves en forme de triangle, constituée de branchettes d’osier, de plumes et d’herbes. L’indien les façonne lui-même longuement en méditant et en marmonnant ses prières, se les approprie et les place au dessus de sa couche, pour filtrer les mauvais rêves et conjurer ainsi le mauvais sort…

 

            Il n’en fallut pas plus à Iker pour se mettre à imiter ses pratiques rituelles, pour lesquelles seul une longue pratique et une forte auto-conviction, permettent de donner quelques résultats. De plus, il ne s’agissait pas de bloquer des cauchemars, ceux-ci devinrent en effet de plus en plus sporadiques, mais bel et bien de déchiffrer un introducteur livresque du sommeil, dont la réalité le fuyait, hélas, il eut beau multiplier les triangles patiemment tissés aux quatre coins de sa chambre, pas un algonquin n’y aurait reconnu un capteur de rêves digne de ce nom…

 

 

            Il se tourna alors vers l’informatique en se disant qu’il pourrait créer un logiciel tiré du savoir-faire des Algonquins, des dizaines de petits capteurs en forme de triangle sur les tempes et sur la tête, reliés à son P.C, tout en maintenant le décor antérieur, il se couchait tous les soirs, en attendant que Le Livre apparaisse enfin à l’écran. Cela lui occupait tellement l’esprit qu’il en oublia un jour son cartable sur la terrasse de son appartement, il dut improviser ses cours toute la journée, et s’en voulut terriblement d’essayer d’inventer cette satanée machine…

 

 

 

Le lendemain, il jeta le même cartable dans le conteneur de son immeuble et fit un bon kilomètre jusqu’au centre-ville avec une poche-poubelle, heureusement il ne put atteindre l’enceinte de son collège, où ses élèves l’auraient sans doute porté en triomphe…Iker était malade de ses expériences qui l’empêchaient de goûter pleinement à la vie, il n’osait même pas adresser la parole aux femmes, encore moins à ses collègues, tant il craignait qu’elles découvrissent son secret, il restait seul avec ce livre qui l’habitait et maintenant cette foutue machine qui ne donnait que des gribouillis inintelligibles à l’écran…

 

            Il lui fallut bien une bonne dizaine d’années pour parvenir à ses fins, peu à peu les microprocesseurs enregistrèrent ces étranges données, et elles commencèrent à défiler à l’écran, au début, rien n’était vraiment clair, mais il perfectionna le système en rajoutant quelques herbes et le tour fut bientôt joué…

 

            Iker pouvait lire tous les matins en se levant le compte rendu intégral de cet introducteur au rêve qui le rendait si distrait et à moitié fou, il ne fut pas surpris d’y trouver les langues les plus rares, de l’algonquin, bien sûr, au finnois en passant par le déné-caucasien…

 

            Il entreprit donc de traduire tous ces textes qu’il imaginait remarquables, enfouis dans la nuit des temps, et quelle ne fut pas sa surprise de constater qu’il s’agissait de passages de poèmes qu’il avait écrits, dans sa langue bien entendu ; nous ne résistons plus ici à l’envie de vous en faire lire quelques passages.

 

            L’ORIGINE ROUGE

           

            DU VAGIN UNIVERSEL

 

            DES MOSCOVITES ENIVRES

 

            DES AMERINDIENS MASSACRES

 

            DU LIBERALISME CONSACRE

 

            DES MOTS CLAQUES

 

            COMME DES FOUETS

 

            DES MOTS CHANTES

 

            A VOIX HAUTE

 

            QUI RESONNENT

 

            DANS LA GORGE

 

            DANS LA MACHOIRE

 

            ET PUIS DANS LE NEZ

 

            DES MOTS BALANCES

 

            PAR LA BOUCHE

 

            QUI SUR MA FEUILLE

 

SE COUCHENT….

 

 

 

DEMANDE A LA POUSSIERE

 

QUELS SECRETS ELLE RECÈLE

 

DES BRIBES D’ECRITURE

 

PERDUES DANS LE VENT… 

 

                                                                                                                      Tertuliano Pessoa

                                                                                              Mars 2003

 

 

Recueil de "théânousie" publié par La Société des Ecrivains, Paris, janvier 2006, http://societedesecrivains.com

 

Acerca de eroxacourthes

French traveller, writer and translator, foolish of Latin Amarica!!!
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